L’héritage de Mohamed El Khatib

L’héritage de Mohamed El Khatib

En avril, le Théâtre de Grasse accueille Finir en beauté et Mes Parents. Deux pièces du dramaturge Mohamed El Khatib qui lève le voile sur des moments marquants de la vie de l’auteur et illustrent sa plume intimiste, accessible, populaire… sans jamais être populiste.

Avec Finir en beauté, Mohamed El Khatib nous plonge au cœur d’un événement tragique. Tout a commencé par la rédaction d’un journal, débuté le 20 février 2012, date à laquelle l’enfant en lui s’est retrouvé perdu dans un monde où sa mère n’était plus… Deux ans plus tard, il créait ce seul en scène, dans lequel il reconstituait le récit du deuil, en ayant recours à des extraits d’interviews, de SMS, de documents administratifs, de mails et de ses propres écrits. À partir de cette thématique universelle du deuil, l’ambition de Mohamed El Khatib était de créer une conversation intime entre lui et sa propre vie… et son public. 

Porté par une mise en scène des plus sobres — une télévision où s’affichent parfois de courtes vidéos de sa mère et, plus souvent, la retranscription des conversations —, le dramaturge nous entraîne dans un périple familial, en quête de ses origines, entre la France et le Maroc. Il questionne son rapport à sa langue natale, l’arabe, dont sa mère usait encore en la mélangeant au français. Une langue fragmentée issue de l’immigration et riche d’une histoire sur laquelle se greffe un autre langage, médical, qui vient paradoxalement troubler et brouiller la compréhension de la maladie. 

Un projet théâtral, dédié « à tous ceux qui ont perdu leur mère et ceux qui redoutent de la perdre« , qui a également sa version en format papier : pour avoir une trace qui reste, en souvenir de la personne disparue. 

Du théâtre de l’intime performatif

Le spectacle Mes parents pose pour sa part la question de l’héritage et de la filiation. Mohamed se place ici en metteur en scène pour diriger au plateau la Promotion X du Théâtre National de Bretagne (TNB). C’est pendant la période de confinement que ce projet a émergé, lors de simples conversations Zoom. Des échanges par vidéo interposée lors desquelles les étudiants-comédiens évoquaient leur vie, mais surtout celle de leurs parents, la relation qu’ils entretiennent avec eux. Un regard tendre mêlé parfois de cruauté.

Pour les pousser à s’interroger sur leurs parents et leurs émotions, ils ont été encouragés à orienter leur réflexion sur un angle mort de la vie de leurs mères et de leurs pères, à savoir  la sexualité. Cette question, qui arrache une grimace même aux grands enfants (du haut de mes 22 ans, je suis toujours persuadée d’avoir été déposée un beau matin devant la porte de mes parents par une jolie cigogne et personne ne me convaincra du contraire !), n’a été que le point de départ pour percevoir ses parents non plus comme tels, mais comme des personnes à part entière. Ces conversations à bâtons rompus initiées sont devenues le prétexte d’un temps de théâtre d’autant plus perturbant qu’il est porté au plateau par la vingtaine de jeunes comédiens qui ont pris la parole via Internet.

Nous retrouvons ici les questions centrales de transmissions générationnelles, d’héritage culturel et des rapports filiaux. Les élèves ont tous interrogé leurs parents et, par des questions toutes bêtes, ont appris à mieux les connaître, dans une dimension plus intime de leur vie. Récits individuels et collectifs s’enchaînent et, malgré les regards tendres, parfois moqueurs, voire ingrats, une éternelle question subsiste tout de même : je ne les supporte plus, mais comment me débrouillerais-je s’ils n’étaient plus là ?

Mes parents, 3 avr • Finir en beauté, 4 & 5 avr. Théâtre de Grasse. Rens: theatredegrasse.com

photo : Mohamed El Khatib © Yohanne Lamoulère