26 Fév Contamination des cerveaux
Il y a des spectacles qui, bien que créés il y a des décennies, résonnent encore de manière troublante dans notre présent. Naharin’s Virus, conçu en 2001 par Ohad Naharin, est de ceux-là.
Inspirée de la pièce de théâtre avant-gardiste et provocatrice Outrage au public, écrite par l’autrichien Peter Handke en 1966, cette création pointe la contagion des mots, des idées, des violences, dans un monde où les frontières sont à la fois floues et de plus en plus infranchissables. Aujourd’hui, alors qu’Israël et la Palestine s’enfoncent dans un cycle de destruction et de douleur, en dépit de multiples négociations de paix inexorablement vouées à l’échec, le titre même de l’œuvre – ce Virus qui se propage –s’avère prophétique. On se demande alors comment le langage peut-il façonner les identités et envenimer les conflits ? Comment un récit unique parvient-il exclure, rendre illégitime, déshumaniser l’autre ?
Peter Handke dénonçait l’autoritarisme du discours, Ohad Naharin y ajoute l’empreinte du corps, autre territoire parfois occupé, parfois contraint, ici libéré dans la danse. À travers des mouvements spasmodiques, saccadés ou suspendus, les interprètes dégagent une tension qui pourrait faire écho aux rues de Gaza, aux murs de Cisjordanie, aux peurs de Tel-Aviv. Dans cette pièce au rythme hypnotique, le célèbre chorégraphe de la Batsheva Dance Company porte à son paroxysme ce qui a fait sa renommée : la Gaga Dance, gestuelle qui délaisse la rigueur technique au profit d’une exploration des sensations corporelles et offre ainsi une grande liberté d’expression. En témoigne cet immense tableau noir, en fond de scène, sur lequel s’écrivent les gestes des danseur.euses. Qui s’écrivent littéralement, à l’aide de craies, puisqu’en fin de spectacle, dessins, formes diverses et mots tels que Vous, ou Pastelina — que l’on devine être l’anagrame de Palestina — en recouvrent toute la surface.
Plus de 20 ans après sa création, Naharin’s Virus rappelle que, bien sûr, l’art ne guérit pas, mais qu’il se charge de mettre en pleine lumière. À l’heure où la violence écrase les corps et les esprits, où la parole est une arme et le silence un piège, la danse de Naharin pose la seule question qui vaille : comment ne pas être soi-même contaminé ?
27 au 29 mars, Théâtre Liberté, Toulon. Rens: chateauvallon-liberte.fr
photo : Naharin’s Virus © Ascaf