Des deux côtés du miroir

Des deux côtés du miroir

L’exposition Dualité résonnante présente deux artistes atypiques au Château Musée Grimaldi de Cagnes-sur-Mer : Ribà et Moya. Une dualité qui questionne le dogmatisme actuel d’un art contemporain qui parfois s’essouffle et se perd dans un formalisme paradoxal qui lui fait perdre son esprit novateur.

La Ville de Cagnes-sur-Mer et Simone Dibo-Cohen, présidente de l’Union méditerranéenne pour l’art moderne (UMAM), ont conçu cette exposition singulière qui s’appuie sur deux créateurs hors norme, hors format, qui n’ont pour point commun que celui d’être des artistes inclassables : Ribà, « l’artisan » ardéchois inspiré par l’origami, et Moya, créateur devenu créature, de retour à Cagnes, sa ville d’origine. Cet événement célèbre ainsi le droit à la différence en allant à contre-courant d’une certaine hypocrisie de certains milieux d’art contemporain dont l’anticonformisme de façade finit par être un dogme paradoxalement très conformiste. 

Ribà, « l’artisan » ardéchois

Pierre Ribà vit et travaille dans le sud de la France et en Espagne. Ce qui l’a le plus marqué ? La nature qu’il côtoyait dans son enfance. Bien plus que les Beaux-Arts, par lesquels il est passé… Cet artiste puise sa force dans la rupture, avec le carton comme support, désireux de transformer ce matériau quelconque en lui donnant un nouveau pouvoir, suivant un rituel voulu par les anciens que certains nomment aujourd’hui : design. Il est inspiré tant par la gestuelle et le savoir des artisans de l’Ardèche, chère à son cœur, que par les maîtres japonais de l’origami. « Mon identité est celle des paysans de l’Ardèche, hommes lents qui ont besoin de beaucoup de temps pour dire les choses… avec le peu, avec le simple. J’oscille entre sérénité des origines et déchirures de la vie. Dans mon travail le matériau n’est pas seulement un moyen au service d’une pensée, il participe aussi à la formation de l’idée... », indique Pierre Ribà. « J’affectionne les formes simples et épurées. Je tends à libérer mon travail de l’anecdote, à décanter la réalité de ses scories, de ses pesanteurs. Je veux aller vers l’essentiel, m’épanouir dans la sobriété, la simplification des formes. Je tends à me débarrasser de tout effet accessoire. Mon travail est parcouru d’images qui viennent de loin, vestiges d’un ailleurs, et sont pourtant de notre temps. Mes œuvres ne perdent pas leurs repères identifiables entre imaginaire et réalité, entre sérénité espérée et déchirures. »

Pierre Ribà, Fantaisie © DR

Moya, créateur devenu créature 

Patrick Moya est un véritable personnage… D’ailleurs, son rêve a toujours été de devenir une créature. Au départ, sa démarche artistique le vit imposer son nom, en se moquant des oblitérateurs qui semblaient avoir honte de signer, mais adoptaient une méthode récurrente qui valait signature. Le jeu était de marquer son nom par toutes les techniques plastiques possibles, par tous les styles. Il fut aussi un pionnier dans l’étude des médias, qui l’ont toujours fasciné. Il a beaucoup pratiqué, et fait pratiquer, la performance : l’action painting, la peinture en direct, étant une de ses favorites. Il revient à Cagnes-sur-Mer, où il a habité jusqu’à l’âge de 32 ans. Il y avait organisé avec l’association Verbes d’États une série de performances dont la principale, Kagnes sur Klein, consistait à éclairer le Château Grimaldi en bleu pour célébrer l’artiste niçois. Et puis est arrivée la période des Dolly Party, d’où sont issus nombre de petits personnages qui en ce moment caractérisent sa création, ainsi que la période Second Life, monde virtuel dans lequel Patrick Moya ”vit”, crée des musées, des événements, des bâtiments… Dans ce métavers avant l’heure, il est devenu la créature qu’il rêvait d’être.

Ce dédoublement — passage de la personne au personnage — est une ancienne problématique. À ses débuts, il était l’œuvre d’art, le modèle, grâce à la représentation qu’en faisaient les plasticiens. Aussi peut-on se demander où se situe pour lui la réalité ? Quand il peint, il fait partie des saynètes qu’il représente : petit personnage aux airs de Moby, star de l’électro, avec ses lunettes cerclées de noir. Moya est un être complexe qui semble distiller un art presque naïf, alors qu’il est un des historiens d’art les plus pointus de la région : ami de Raymond Hains, il a en commun avec ce génie une ironie qui teinte sa connaissance de l’art d’une insolence involontaire. Car, pour lui, jouer avec les concepts et les formes est devenu une démarche, bien loin des idées étriquées des petites chapelles de l’art contemporain français. Plus connu en Asie qu’en France, cette exposition est donc aussi la célébration d’un génie qui « revient à la maison », d’un enfant du Pays qui a grandi, d’une créature qui, comme l’Alice de Lewis Caroll, a trouvé comment passer de l’autre côté du miroir.

Jusqu’au 9 juin, Château-musée Grimaldi, Cagnes-sur-Mer. Rens: cagnes.fr

photo Une : Dolly party représentée en peinture dans la Nouvelle Chapelle Moya du Mas, 2019 © Florence Canarelli