FORMA rare !

FORMA rare !

Grâce au Théâtre de la Massue, dirigé par Ezequiel Garcia Romeu, la ville de Nice possède depuis l’an passé son Festival international d’Objets Rares et de Marionnettes : FORMA ! La 2e édition se tient du 28 mars au 4 avril, dans divers lieux culturels de la cité azuréenne, ainsi qu’à Carros.

Il en faut de l’audace pour lancer un nouveau festival à l’époque des « coupes claires » dans les budgets de la culture ! Surtout quand on décide de montrer des créations de marionnettistes venus de tous les pays, une forme théâtrale qui conserve encore trop souvent une image de théâtre pour enfants. Ezequiel Garcia Romeu, metteur en scène, maître de la marionnette, scénographe et enseignant en études théâtrales à l’Université Côte d’Azur (UCA), accueille depuis longtemps, à l’Entrepont, des artistes du monde entier en résidence dans son atelier niçois du 109. Ses créations du Théâtre de la Massue font aujourd’hui le tour du monde : Amérique du Sud, Moyen-Orient, Europe de l’Est, Chine…

En 2025, fort de ces expériences, il se décide à lancer un festival à Nice : « Les marionnettes charrient beaucoup de clichés, alors que ce n’est pas une forme d’art unique : il y a plusieurs esthétiques, une palette très riche dans ce que l’on nomme le théâtre d’objets. Cet art a toujours un mystère, une transcendance du sens, absorbé et reflété par l’objet, que je ne retrouve pas, au théâtre. »

Avec la volonté de créer un nouvel espace théâtral et scénographique performatif, Ezequiel Garcia Romeu souhaite cette année pousser les frontières de la marionnette vers ses extensions les plus contemporaines. Il espère renverser les acquis traditionnels pour les renouveler en permanence. « Nous croyons à la forte dynamique qu’une telle proposition peut insuffler dans notre territoire, en termes de culture, d’échanges et de nouvelles rencontres. » Grâce à ses créations avec le Théâtre de la Massue – dénomination ironique choisie par ce natif d’Argentine, maître de cet art subtil et délicat, qui manie le tragicomique –, il veut parler « de l’état de notre monde, de la catastrophe qui le menace et de la difficulté que nous avons à l’empêcher« .

Une ouverture festive

Le Théâtre de la Massue et les En-Jeux proposent un 29e Apéro DésAstres, à L’Entrepont, en ouverture de cette 2e édition de FORMA. Ici, on fait place au cabaret ! Une salve joyeusement indisciplinée où le ciel « marionnettique » niçois scintillera d’objets et de gestes éphémères. Plus un final en surchauffe avec un DJ set de Katia Vonna. C’est libre, fragile, explosif – et cela ne se jouera qu’une fois.

Un panorama de formes et d’esthétiques 

Durant une semaine, la programmation mêlera productions régionales, nationales et internationales. Côté créations européennes, les Italiens du Teatro Medico Ipnotico donneront vie au Werther de Goethe. Ce célèbre ouvrage germanique s’anime ici en marionnettes-statues, bousculant le mythe entre mélo classique et épure moderne. Un geste formel radical, tout en « tension immobile » (4 avril, Espace Magnan).

Dans Dust, la compagnie allemande Wilde & Vogel s’associe à la compagnie israélienne Golden Delicious, fondée par la performeuse et marionnettiste d’Inbal Yomtovian et le metteur en scène Ari Teperberg, pour tricoter nos ADN. Objets, chants et silences sondent les trous noirs de la grande Histoire pour éclairer nos héritages européens. Un théâtre visuel qui annule les frontières, là où le souvenir personnel devient Big Bang collectif. Brillant et métaphysique (31 mars, Entrepont).

Renaud Herbin, à la tête de la compagnie strasbourgeoise L’Étendue, a choisi le graphite noir pour faire évoluer son personnage dans Milieu. Dans un décor lunaire, une marionnette à fils traque l’altérité entre rire métaphysique et gravité suspendue. Une écriture radicale qui scrute le souffle du manipulateur : c’est brut, intime, et aussi drôle que métaphysique. Bref, résolument « beckettien » (3 avr, Centre culturel La Providence).

Côté productions régionales, les Marseillais de l’Anima Théâtre présenteront Mythos. Cette compagnie signe une odyssée muette où le pixel croise l’ombre. Entre labyrinthe dystopique et racines grecques, Yiorgos Karakantzas projette les fantômes familiaux sur l’écran des mythes. Un voyage initiatique d’une poésie absolue, par-delà les mots (2 au 4 avr, Les Franciscains – Théâtre national de Nice).

La compagnie Deraïdenz, créée en 2017 à Avignon, mettra au défi les enfants courageux. Dans son viseur : Byba Youv, sorcière qui rêvait d’être une chèvre. Entre objets oubliés et chants mystiques, la troupe cultive une esthétique du débris et de l’émotion brute. Un théâtre artisanal et percutant, né dans un monde en ruines pour mieux apprivoiser le mystère avec dérision. Embarquement immédiat, balai compris, le 1er avril au Théâtre Francis Gag. La Cie Deraïdenz promet également une plongée dans le cinéma d’animation en volume de marionnettes, d’objets, de terre et autres curiosités, lors d’une carte blanche offerte à Baptiste Zsilina (1er avr, La Gaya Scienza)

Les Niçois, seront représentés notamment par la Cie Gorgomar. Fondée il y a 15 ans par Aurélie Péglion et Thomas Garcia, véritables artistes « couteaux suisses », celle-ci détournera le conte de Mario Ramos avec Mon ballon, une randonnée surréaliste entre crocodiles et loups, tout en douceur. Un safari poétique pour les enfants à découvrir au Forum Jacques Prévert à Carros, le 28 mars.

Enfin, les tauliers du Théâtre de la Massue délaisseront leurs laboratoires pour une création à destination du jeune public. Avec Rêve et Veillée, c’est mémoire vive et ombres portées. Lucille Delbecque y tisse une ode poétique à l’enfance, aux premières fois et aux premières fièvres, entre spectacle vivant, théâtre de papier, d’objets, d’ombres et de lumière. Une archéologie sensorielle de l’enfance où le papier s’anime pour exhumer nos souvenirs enfouis (3 avr, Centre culturel La Providence). Lucille Delbecque initiera par ailleurs les novices au rétroprojecteur et à la lampe torche pour les former au théâtre d’ombres, à l’occasion d’ateliers qu’elle animera le 1er avril à l’Entrepont.

Penser la marionnette aujourd’hui

Le festival FORMA propose également des temps de réflexion et de pratique professionnelle. À l’image de cette journée animée par les membres du POLEM, qui regroupe des marionnettistes de la région Sud – PACA. Le 30 mars à l’Entrepont, ils présenteront aux professionnels de la marionnette et du spectacle vivant les avancées de trois projets portés par ce collectif. La Cie Deraïdenz leur proposera également une formation, les 2 et 3 avril à l’atelier du Théâtre de la Massue : deux journées intensives durant lesquelles les participants apprendront à construire leurs propres personnages et à les animer en « image par image ».

Le grand public (dès 15 ans) pourra en revanche assister à la table ronde sur le thème Marionnettes contemporaines et traditionnelles : quels sont les liens qui les unissent aujourd’hui ?, le 2 avril à l’Artistique. On y évoquera, bien entendu, la marionnette, ce « laboratoire du théâtre » qui bouscule nos scènes, selon Hélène Beauchamp, professeure canadienne spécialisée dans l’histoire et l’évolution du théâtre professionnel. En compagnie de la doctorante Francesca Di Fazio, mais aussi de Renaud Herbin et Ezequiel Garcia Romeu, le débat disséquera ses héritages, du mélo populaire à la métaphysique moderne. Car entre parodie et politique, ces corps de bois questionnent l’humain ! Une rencontre animée par Thomas Morisset (UCA), entre tradition et avant-garde, symbole de l’évolution de ce genre théâtral au XXIe siècle.

28 mars au 4 avr, lieux divers, Nice & Carros. Rens: ezequiel-garcia-romeu.com

photo : Mythos © Tamara Kyriakidou