Le spectaculaire à l’épreuve de la matière

Le spectaculaire à l’épreuve de la matière

Le titre de cette superbe exposition, visible jusqu’au 7 juin 2026 au Centre de la photographie de Mougins, est un peu déconcertant et il faut la parcourir plusieurs fois pour en comprendre pleinement le(s) sens. D’autant plus qu’autour de l’hommage rendu à André Villers (1930-2016) sont aussi exposées des œuvres photographiques de deux artistes actuelles : Clara Chichin et Elsa Leydier. 

Avant de revenir sur le travail de ces deux jeunes photographes dans un prochain numéro, focus sur le volet dédié à André Villers, pour ne pas dire Villers / Picasso, Villers / Butor, ou encore Villers / Prévert, etc. Car ici se mélangent la (les) matière(s), le spectaculaire, et l’histoire de la photographie et des autres arts. Comme l’a écrit Eugène Ionesco en 1982, « Merci pour la lumière de vos photos« , texte manuscrit reproduit sur la dernière de couverture du numéro hors-série de la revue SUD consacré à André Villers en 1984 : André Villers. Photobiographie. Numéro spécial que nous vous incitons à lire si vous le trouvez dans une bibliothèque près de chez vous, car il est vraiment impressionnant en ce qui concerne son parcours, ses liens non seulement avec Picasso, mais aussi avec les grands noms de l’art contemporain et de la littérature des années 1950-2000. 

Villers et ses complices : Picasso, Prévert, Butor

Villers / Picasso donc, puisque c’est essentiellement avec lui qu’André Villers a « construit » ses nombreux photogrammes. C’est un concept photographique étonnant qui allie, dans ce cas précis, des découpages de dessins de Picasso (animaux, têtes, silhouettes, etc.) sur différents supports – pour en faire des pochoirs, pourrait-on penser – que Villers met en perspective dans son laboratoire grâce à un système de projection sur support photosensible. De ce fait, ils vont installer un fond variable – entre découpages et photographies – et produire de multiples œuvres à partir d’un même point de départ. Par exemple, en 1962, la Femme au cheval ou la Chèvre au grillage que l’on peut voir aussi dans d’autres versions : Chèvre à la caisse d’emballage, Chèvre à l’horizon, Chèvre au gravois

Villers / Prévert, ensuite. Au vu de ces photogrammes, Picasso avait souhaité en faire un livre, tout en précisant : « Ce n’est pas moi qui ai fait ça, c’est Villers« . C’est donc Jacques Prévert qui choisira le titre Diurnes – La mariée comme elle est et rédigera les textes accompagnant trente photogrammes alors choisis, et catalogués aujourd’hui sous cette appellation. 

Villers / Butor également, dont la relation s’est traduite par près de 40 ans de correspondance régulière et intense, mais aussi par un petit ouvrage en 1977, Pliages d’ombres, avec 5 œuvres du photographe en guise d’illustrations d’un poème de l’écrivain. Dans le cadre de cette amitié, Villers a réalisé de nombreux portraits de Michel Butor, pour la plupart des photographies de son visage, retouchées à sa manière, prêtées par les filles de l’écrivain dont on fête cette année le centenaire de la naissance.

Ces portraits font écho à d’autres œuvres exposées, comme celui de César réalisé en 1988, légendé « tirage gélatino-bromure d’argent, solarisation, pièce unique, travail en laboratoire », afin que le visiteur prenne pleinement conscience de la précision de l’exposition et des questions que peuvent susciter les textes explicatifs (cartels) des œuvres. 

Au-delà de la photographie : une constellation artistique

On voit donc dans cette exposition le lien étroit entre André Villers, la « matière » – les matières, devrions-nous dire –, la modernité, certains grands acteurs de son temps, et le fait que ses œuvres dépassent largement le cadre de la simple photographie pour nous plonger dans d’autres univers, issus de notre réel comme de notre imaginaire. Mais grâce à une personne qui ne veut pas être nommée ici, nous avons envie de dévoiler un autre lien que cette exposition nous a fait découvrir : celui, entre André Villers et Karel Appel, l’un des fondateurs du groupe COBRA… En effet, les deux hommes ont aussi sympathisé et œuvré ensemble au milieu des années 1980.

On ne peut donc qu’inciter le lecteur à aller découvrir cette exposition étonnante dans ce Centre de la photographie de Mougins né de l’intérêt de cette ville pour la photographie et ses évolutions depuis qu’y avait été créé, en 1986, le Musée de la photographie André Villers.

Jusqu’au 6 juin, Centre de la photographie de Mougins. Rens: centrephotographiemougins.com

photo : vue de l’exposition © Christian Gerini