Serge Pesce : « l’anomalie »

Serge Pesce : « l’anomalie »

Pour ceux qui résistent à la médiocrité, ceux qui innovent, ceux qui pensent encore que toutes les révoltes ont besoin de poètes, Serge Pesce est une étoile. Un repère aussi, pour rappeler aux créateurs qu’il faut continuer d’oser, même à une époque où la violence, l’inculture et la cupidité donnent le ton. Nous l’avons rencontré. Il ne s’agit pas ici d’un portrait exhaustif, mais plutôt d’une esquisse, nourrie de quelques-unes des anecdotes les plus savoureuses qu’il nous a confiées. Car pour tout raconter, il faudrait bien plus qu’un simple article. Ses histoires ont le goût de ce Sud, « avé l’accent » et la poésie, avec ce parfum libertaire qui donne envie de musique, de rêve et de vie.

Serge Pesce est un guitariste français atypique de la scène improvisée. Lui-même se définit comme une « anomalie », tant son parcours et sa musique échappent aux catégories habituelles. Sa carrière repose largement sur la collaboration et l’improvisation. Il navigue entre plusieurs univers : le jazz international, les musiques méditerranéennes et traditionnelles, la chanson, les spectacles interdisciplinaires, la musique expérimentale, etc., souvent dans une démarche artistique proche de la poésie ou du récit musical.

Inventeur de la « guitare accommodée »

L’une de ses singularités réside dans l’invention de ce qu’il appelle la « guitare accommodée ». Il a modifié son instrument afin d’en tirer une palette sonore extrêmement large, utilisant pour jouer des objets inattendus : demi-ciseau, feutre, pièce de métal, archet… Une démarche qui évoque celle de John Cage lorsqu’il inventa le « piano préparé », faute de moyens pour engager tout un orchestre. Pesce revendique volontiers cette filiation : pour lui, l’invention est aussi une manière de lutter contre la pauvreté.

Méditerranéen pur jus, il a rencontré un autre musicien atypique : Miqueu Montanaro. Ensemble, ils ont posé les bases de ce qu’ils ont appelé la « musique imaginogène », une musique destinée à susciter des images. Avec Montanaro, Serge Pesce a trouvé un complice qui refuse le dogmatisme, mais qui, profondément enraciné dans une tradition, n’a jamais cessé de la pousser vers l’expérimentation poétique.

Dans une région qui a laissé disparaître son Centre International de Recherche Musicale (CIRM), Serge Pesce apparaît presque comme le symbole du rejet conservateur de notre patrimoine musical. Comme si l’on avait oublié que l’École de Nice, Fluxus, la culture occitane ou encore la musique contemporaine constituent une part essentielle des richesses artistiques qui font rayonner cette Méditerranée sur la carte mondiale de la création.

Sa vie ressemble à une épopée, qu’il a choisi de vivre loin du « bling-bling ». Au fil des années, il a trouvé des « frères » à New York, en Afrique, ou encore à Correns. Il les appelle affectueusement et avec une bonne dose d’ironie des « bons paillassous », comme on surnomme parfois les jazzmen du Sud de la France. Une « insulte » prononcée avec humour, qui dit en creux qu’il faut être un peu bête pour rejeter les sirènes du business… mais qu’il est tellement préférable de rester fidèle à ses convictions, malgré les commentaires des « bien-pensants » et des « Tartuffe’’de la culture mainstream.

Racines italiennes, héritage populaire

Les racines de Serge Pesce sont en partie à chercher du côté de Perugia, en Italie. Son grand-père maternel fuit le fascisme en 1922, avant la marche sur Rome. Communiste, il s’est battu dans la rue après avoir tenté de se défendre avec l’arme de son frère. Sa grand-mère le rejoint la même année. Ils vivent alors dans une grande pauvreté, mais dans une ville profondément marquée par la culture.

Jeune fille, sa grand-mère se rend chaque samedi à l’opéra. Les plus pauvres sont autorisés à se tenir debout sur les côtés de la scène et chanter les airs de Verdi ou de Rossini. C’est ainsi que naîtra chez elle une passion durable pour l’opéra. En France, elle travaille comme femme de ménage chez une certaine Mme Van Rafelgem. Dans cette maison, elle entend jouer au piano des œuvres de Prokofiev et de Rachmaninov. C’est d’ailleurs en partie pour cette raison que son petit-fils portera le prénom de Serge. La mère de Serge grandira dans cet univers modeste, mais imprégné de culture. Elle deviendra comptable.

Côté paternel, l’histoire est différente. La famille vient de la vallée de l’Orba, au-dessus de Savone, dans le village de Tiglieto, près du Piémont. Les ancêtres sont des montagnards, bûcherons, des figures robustes et autoritaires. Les relations père-fils y sont dures. Le père de Serge, apprenti maçon à 14 ans, hypersensible, subit l’autorité écrasante de son propre père.

Même si l’on ne fréquente plus l’opéra, après son arrivée en France, la culture reste présente dans la famille. Quelques disques suffisent à nourrir l’imaginaire : L’Art de la fugue de Bach, le Concerto d’Aranjuez, mais aussi Mouloudji ou Colette Renard. Lorsque son père entend Recuerdos de la Alhambra à la guitare classique, il pleure… Sa mère, convaincue que la musique est fondamentale, inscrit Serge au Conservatoire. Sa sœur, très cultivée, deviendra docteure en italien, spécialiste de Dante – elle épousera un ingénieur informatique né à Turin, homme profondément cartésien et bienveillant, devenu le point d’équilibre d’une famille souvent traversée par les tensions. Son frère, lui, ne jure que par Johnny Hallyday.

La mère de Serge incarne la solidité. Pendant la guerre, à 15 ou 16 ans, elle traverse les bombardements pour aller travailler comme comptable. Un jour, après une fin d’alerte, une bombe détruit la maison d’une amie : plus de maison, plus de famille. Elle gardera de cet épisode une forme de déni face au danger et répétera souvent à son fils : « Ne t’inquiète pas, mon chéri. »

À 39 ans, elle tombe enceinte. Le médecin lui explique les risques : elle peut mourir, l’enfant peut mourir… ou les deux. Elle décide pourtant d’avoir cet enfant. À son réveil après l’accouchement, le bébé est en couveuse. Elle dira avoir senti « le froid de la mort« , mais considère malgré tout que c’est une belle naissance : l’enfant est vivant.

Apprentissage et rupture avec le conservatoire

Dans l’enfance, la mère de Serge impose la musique à ses trois enfants. Serge reste au Conservatoire de 8 à 10 ans, sans comprendre cette « pédagogie du 19e siècle« , mal vécue. Il souffre, mais refuse d’abandonner. Adolescent, sa sœur lui fait découvrir Dvořák, Chostakovitch, Bach, Brassens ou encore Maxime Le Forestier. À Coursegoules, dans la maison de campagne familiale, on chante italien autour du feu.

À 14 ans, il quitte finalement le Conservatoire et commence la guitare en autodidacte. À 16 ans, il joue déjà le picking de Steve Waring. Vers 18 ans, il découvre Miqueu Montanaro et un disque enregistré avec Barre Phillips. Peu après, il part pour Paris – autant par amour pour une fille que pour s’éloigner d’une famille devenue trop prégnante.

Dans les années 1980, il chante dans des cabarets avec Jean-Jacques Cattani tout en étudiant le jazz, notamment à travers Pat Metheny. Mais la nostalgie le ramènera vite vers le Sud, pour les odeurs, les paysages, la latinité, ses racines… la vie.

L’épreuve parisienne

À Paris, il tente toutefois d’intégrer le milieu du jazz, mais se fait rejeter, jugé trop atypique. Lui, pourtant, n’a qu’une idée : jouer avec Miqueu Montanaro. Donnant des cours de guitare, il est un jour contacté par l’intermédiaire de la femme de Jean-Marie Poiré pour aider un compositeur novice. Serge écrit et arrange anonymement la bande originale du film La Smala, avec Victor Lanoux et Josiane Balasko.

Mais l’expérience le frustre. En studio, il se sent bridé. Malgré les perspectives financières qu’offre la musique de film, il préfère saboter la séance plutôt que de renoncer à une musique plus libre.

L’invention de la musique imaginogène

De retour dans le Sud, Serge Pesce poursuit son chemin dans le jazz et commence à travailler avec Miqueu Montanaro. De cette rencontre naît une démarche artistique décisive : mêler jazz et tradition, non par le style, mais par l’imaginaire. Les deux musiciens s’intéressent au roman Le Grand Troupeau de Jean Giono, et forgent un mot : « imaginogène », littéralement « qui génère des images » (du latin imago generare). Pour Serge Pesce, cette idée permet de clarifier sa position artistique : « Je fais du jazz, mais je ne suis pas un Noir américain en 1940 ou 1945. » Montanaro exprime la même chose : « Je joue du galoubet et du tambourin, mais je ne suis pas un centaure de Provence. » Il y a dans cette démarche un acte à la fois artistique et politique : assumer les traditions tout en refusant d’en devenir un conservateur figé.

C’est à cette époque que Serge Pesce a l’idée de détourner la guitare pour recréer un son en particulier : la voix de sa grand-mère qui chantait de l’opéra. Une nuit, vers 2h ou 3h du matin, c’est en frottant une corde de guitare avec un demi-ciseau qu’il y parvient. Surpris, presque effrayé, il allume la télévision pour rompre le silence. Il mettra une semaine entière pour retrouver ce son.

À partir de ce moment, il entreprend une recherche sonore systématique : sans utiliser de pédales d’effets, c’est uniquement grâce à divers objets – ses  » outils  » – qu’il parvient à créer près de 95 sons différents. Une approche qui rappelle celle de John Cage et de son fameux « piano préparé ». Serge pense alors à son père maçon, ce « fada » qui fabriquait lui aussi ses propres outils.

Le premier album qui marque le début de cette quête s’intitule logiquement Imaginogène. L’année 1988 marque officiellement ses débuts professionnels : intermittent du spectacle, 43 cachets, Pôle emploi… Puis la machine finit par s’emballer.

L’appel de New York

Les projets s’enchaînent. Un enregistrement a lieu à Prague chez Alan Vitous, frère du célèbre contrebassiste Miroslav Vitous. Puis vient Tenson, référence à un genre poétique issu de la tradition des troubadours et popularisé sous Aliénor d’Aquitaine :
une joute verbale construite autour du dialogue et de la discussion. Il écrit ensuite Jazz d’aïa – expression niçoise dérivée de « d’aqui, d’aïa », qui signifie « d’ici et d’ailleurs » – avec Barre Phillips et Jean-Luc Dana. Puis Béou Béou, enregistré à Bamako avec les frères Sanou. Il est alors invité au Vision Festival, énorme festival international de musique improvisée organisé à la Knitting Factory de New York.

Au départ, réticent à la démesure américaine, Serge Pesce découvre finalement un New York populaire. Il y rencontre plusieurs figures importantes de la scène jazz et improvisée : William Parker, Vincent Chancey, Dave Douglas ou encore Barry Vallenstein, proche de la Beat Generation et collaborateur de Charles Mingus. Le pianiste John Hicks, qui a notamment joué avec Wes Montgomery, remarque la singularité de Serge Pesce – notamment son utilisation de l’archet sur une Gibson 335 – et salue son « anomalie ».

Lors d’une séance en studio avec Curtis Lundy, Daniel Carter, Vincent Chancey et John Hicks, Serge doute soudain et lâche : « C’est de la merde. » John Hicks le saisit alors et lui répond : « Ne va jamais par là. Tu fais partie de l’histoire maintenant. Et on est ensemble. À Paris on ne veut pas de toi… mais à New York on construit un truc. Ensemble ! » Une véritable leçon, et un merveilleux adoubement.

Reconnaissance et incompréhensions

La reconnaissance internationale ne change pourtant pas totalement son rapport au milieu du jazz français. Jean-Paul Ricard, programmateur de l’AJMI à Avignon (Association pour le Jazz et la Musique Improvisée), refuse pendant des années de programmer Serge Pesce. Mais finit par le contacter, après avoir appris qu’il joue à la Knitting Factory aux côtés de John Hicks. Grâce à ces collaborations, Serge Pesce obtient ainsi ce qu’il appelle avec humour « le tampon ». Il joue finalement à l’AJMI, mais estime lui-même avoir donné un mauvais concert : « Bien fait », ajoute-t-il avec un sourire.

Autre épisode révélateur : Vincent Chancey, grande figure du jazz contemporain qui joue alors avec Dave Douglas, l’invite au festival Jazz à Porquerolles. En loge, le tromboniste latino Luis Bonilla, rencontré auparavant, l’accueille chaleureusement. Dave Douglas passe et s’exclame : « Incroyable, la guitare ! » Le directeur du festival, lui, demande simplement : « Rappelez-moi votre nom ? » Pesce y voit le contraste entre la reconnaissance internationale et le manque de considération du milieu local du jazz. Pour certains, il reste « Serge Pesce, l’anomalie ». Jean-Luc Dana le soutient, il est comme son frère, mais lors d’interviews menées par des personnes ayant « la carte » du jazz, son parcours – New York, Afrique – n’est jamais évoqué…

Dans les années 1990, Kamel Chenaoui, du magasin Music 3000 à Saint-Laurent-du-Var, invite Serge Pesce à jouer le 21 juin, en première partie de Marcel Dadi. Au départ, il hésite : « Le 21 juin, c’est pour les amateurs« , et il n’est pas payé. Finalement, il accepte. Sur scène, Marcel Dadi l’écoute attentivement au premier rang, puis, visiblement impressionné, l’invite à participer à la Convention de guitare d’Issoudun, devant près de deux cents guitaristes. Le public se montre d’abord moqueur face à cette guitare aux sons inhabituels. Dadi intervient alors, agacé : « Bande de connards. Ce que vous allez entendre, personne ne l’a jamais fait. » Après le concert, il glisse simplement à Serge : « Tu as de l’or dans les mains. » Il lui propose même de l’aider dans sa carrière. Mais peu de temps après survient le tragique accident d’avion qui lui coûtera la vie.

Serge Pesce © Ian Ragot

Le détour par le show-business

Paradoxalement, certaines rencontres dans le monde du show-business vont lui offrir une reconnaissance inattendue. Après avoir envoyé des propositions de concerts dans de nombreux festivals de guitare, Serge Pesce reçoit finalement une réponse deux ans plus tard d’un festival du Sud-Ouest. Sur place, il remarque la présence de Jean-Félix Lalanne dans l’équipe d’organisation. Méfiant envers le milieu du spectacle, il garde ses distances. Pourtant Lalanne vient spontanément le voir, enthousiaste, un peu comme Marcel Dadi avant lui. 

Impressionné par sa performance, il lui propose de participer à un grand spectacle autour de la guitare, prévu au Casino de Paris. Un événement payé et destiné à être filmé par TF1 Vidéo.

Les deux hommes sympathisent rapidement. Lalanne invite Serge à venir travailler chez lui à Bruxelles, où il vit alors avec Lara Fabian. Il accepte. Ensemble, ils travaillent sur les sons et l’organisation de ses effets de guitare. À un moment, Lara Fabian arrive avec une amie. Jean-Félix demande à Serge de jouer pour elles. Comme il en a l’habitude, il leur demande de fermer les yeux pendant qu’il joue. La chanteuse est immédiatement séduite.

Au Casino de Paris, Pesce participe au spectacle de guitare de Lalanne : un orchestre de guitares accompagne plusieurs vedettes, chacun ayant également son passage solo. C’est là qu’il rencontre Serge Lama. Les deux hommes deviennent rapidement amis. Lama plaisante en lui disant qu’il l’énerve, car ses amis venus le voir parlent surtout du guitariste ! Pesce avoue qu’il méprisait cet artiste, avant d’être bouleversé par le titre Les Poètes.

Ces spectacles autour de la guitare organisés par Jean-Félix Lalanne au Casino de Paris vont aussi permettre à Serge Pesce de croiser la route de Pascal Obispo. Le chanteur est alors très mal vu par de nombreux musiciens, notamment de jazz, mais Serge, lui, n’a pas d’avis particulier. Lors des répétitions, Obispo se montre provocateur, allant jusqu’à dire de lui-même qu’il est « un chanteur ringard qui chante faux« . Pesce lui reproche ce manque d’estime pour lui-même. 

Plus tard, pendant qu’il joue sur scène, Serge entend du bruit dans les coulisses : on lui explique qu’Obispo fait le pitre. Furieux, Serge le recadre sévèrement pour ce manque de respect envers la scène et les artistes. Obispo nie d’abord comme un enfant pris en faute, mais se montre par la suite très proche de lui. Serge comprend alors la grande fragilité du chanteur : malgré son succès et son charisme, Obispo ne semble pas se sentir à sa place, lui qui aurait voulu être un genre de Michel Polnareff.

Et lorsque, sur scène, il chante Millésime, évoquant la naissance de son fils présent dans la salle, l’émotion est telle qu’elle bouleverse profondément Serge Pesce, révélant sa sensibilité.

Deux concerts qui changent une vie

Si « Serge Pesce, l’anomalie » a trouvé ses frères à New York, s’il a été reconnu par un show-biz qu’il déteste, et s’il a en quelque sorte été « validé » avec sa guitare accommodée, deux événements marquants vont lui confirmer qu’il est sur la bonne voie.

Le premier se déroule au début des années 2000, lors de la Fête de la musique à Nice, à l’Hôpital Sainte-Marie. Invité par un surveillant-chef pour jouer devant les patients, malgré les réticences du personnel, il donne un concert devant des malades et des religieuses. À la fin de la représentation, les patients se lèvent tous ensemble. Une nonne lui dit alors simplement : « Vous faites le même métier que nous. » Une phrase gravée dans sa mémoire.

Un autre moment décisif remonte au début des années 1990. Serge donne un concert inspiré du roman Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier. L’univers musical qu’il développe s’appuie sur l’imaginaire du livre. Quelque temps plus tard, grâce à la productrice Marie Cossenza, il intervient dans un collège à Toulon. Une professeure l’avertit qu’il jouera devant des élèves réputés difficiles et « rejetés » de toutes les classes. Il ferme alors les yeux et commence à jouer, s’attendant au chaos. Mais la salle reste silencieuse et attentive. Les élèves demandent d’autres morceaux, puis posent des questions profondes sur la musique et l’inspiration. La professeure, stupéfaite, ne comprend pas ce qui vient de se passer et rédige même un rapport pour le directeur de l’établissement. Pour Serge Pesce, l’explication est simple : ces jeunes ont simplement reçu du respect et une forme d’espoir. Avec le concert à Sainte-Marie, ce moment demeure l’un des plus émouvants de sa carrière.

Fraternités musicales

Serge Pesce pourrait raconter des anecdotes pendant des heures. De New York à l’Afrique, en passant par Paris et le Sud de la France, en particulier notre région, il reste un musicien humble qui se fout à présent de la reconnaissance. Il a fait pendant 40 ans ses 507 heures d’intermittence annuelle, et vit désormais sa retraite dans une petite impasse de Saint-Laurent-du-Var, entouré d’amis et d’un chat, comme il aime à le dire. Mais l’Histoire finira par reconnaître les siens. Et soyons sûrs qu’il en fera partie. Loin du « bling-bling », de l’éphémère, il est un authentique créateur, un inventeur, un poète qui doit beaucoup à ses rencontres. 

En premier lieu, sa rencontre avec Miqueu Montanaro, l’un de ceux qui l’ont fait le plus travailler. Car lorsque l’on est atypique, vivre de son art est digne du funambulisme ! Occitan et citoyen du monde, chantre du métissage et de la musique traditionnelle, Miqueu a fait le tour du monde avec son fifre, son tambour et ses poèmes. Il a toujours détesté le dogmatisme et a toujours été attiré par l’innovation. Ces deux-là font la paire et auront passé une vie ensemble à « sortir du cadre », à résister au conformisme, qu’il soit traditionnel ou pseudo-moderniste. 

Deux autres rencontres ont marqué sa démarche par l’amitié et le partage de cette volonté de novation : Jean-Félix Lalanne, comme nous l’avons évoqué, et Patrick Vaillant. Mandoliniste, compositeur et arrangeur né à La Ciotat en 1954, Vaillant est une figure majeure des musiques méditerranéennes et occitanes. Écrivant et chantant en français comme en occitan, il s’est imposé comme l’un des grands défenseurs de la mandoline contemporaine, reconnu internationalement. Installé à Nice, ce fondateur du Front de Libération de la Mandoline et du Melonious Quartet, premier quatuor de mandolines modernes en France, dirige divers projets comme l’association Mandopolis et la fanfare Nice Libération Orchestra. Toujours très actif sur les scènes jazz, classiques et traditionnelles, il est l’un des soutiens forts à la démarche créative de Serge Pesce.

Un inventeur dans son laboratoire

Serge Pesce est un phare discret de la création artistique de notre région. Un artiste qui la fait rayonner à travers le monde et qui inscrira sans aucun doute son œuvre au patrimoine de la musique contemporaine, du jazz, des musiques du monde et des musiques traditionnelles. Dans une époque où l’innovation consiste à créer des start-up, il est vraiment paradoxal de voir ainsi la création artistique mise de côté quand elle est trop en avance. Serge Pesce n’est pas un poète maudit : ce sont les décideurs culturels de l’époque qui n’ont pas su reconnaître l’importance de ce type de démarche. Trop frileux, trop rigides et, même pour les plus anticonformistes, trop conservateurs pour saisir l’importance de cette œuvre. 

Aujourd’hui, Serge Pesce continue d’innover, d’expérimenter dans son « petit laboratoire » avec la Cie Badaluco, au cœur de L’Entropo, petite salle installée à Saint-Laurent-du-Var, où il convie des musiciens singuliers. Allez y voir. Allez écouter. Échanger. C’est là, souvent loin des projecteurs, que naît réellement le nouveau.

 PROGRAMMATION LENTROPO
28 mars > Salon de musique avec Abdoulaye Dembélé, Serge Pesce, Jean-Baptiste Boussougou, Patrick Vaillant, Daniel Dray, Ibrahim Diarra (concept de concert ou chaque musicien participe à un trio, un duo, un solo, ou un tutti)
25 avril > Where is my Cat + Tiroots
23 mai > La Loreleï (concert conté)
Rens: compagniebadaluco.com

photo Une : Serge Pesce © Gabriel Fabre