22 Avr Olivier Riouffe : le partage est dans la rue
La Strada poursuit son soutien à ceux qui résistent culturellement. Car, dans les plis discrets de la vie culturelle azuréenne, il est de ces trajectoires qui avancent sans tapage, portées à bout de bras par une poignée d’irréductibles. À Antibes, Olivier Riouffe, qui dirige artistiquement le festival Déantibulations (5 au 7 juin 2026), tout en présidant l’Association Culture Loisirs Antibes, incarne cette obstination douce, faite d’intuition, de fatigue accumulée et d’un attachement viscéral à une certaine idée de la culture en partage. Nous l’avons rencontré.
L’histoire commence bien avant lui… L’Association Culture Loisirs Antibes (ACLA) naît dans le sillage de la Libération, avant de trouver, dans les années 1990, un nouvel élan autour des Journées du Livre Méditerranéen. Installé sur le site aujourd’hui disparu du chantier naval Opéra, le salon avait quelque chose d’un peu bricolé, mais déjà une ambition : faire circuler les idées au bord de la mer. Pendant 7 ans, l’événement tient bon. Puis s’arrête, faute de moyens et, surtout, d’un soutien suffisamment déterminé pour le faire grandir.
Déantibulations : l’élan de la rue
C’est dans cet entre-deux, entre désillusion et désir de recommencer autrement, que germe l’idée d’un événement autour des arts de rue. Car Olivier Riouffe fréquente déjà les grands rendez-vous du genre, en simple spectateur, à Chalon-sur-Saône ou à Aurillac. Il y découvre une autre manière de faire du théâtre : sans murs, sans billets, sans hiérarchie visible entre les publics. Une évidence. Une subvention modeste – 3 000 € – suffit à enclencher la machine. Le reste se fera « avec des bouts de ficelle« , dit-il.
La 1e édition des Déantibulations tient de l’acte fondateur. Peu de moyens, beaucoup d’énergie, et cette conviction que la ville peut devenir scène. Très vite, l’événement trouve son rythme et son public. Les collectivités suivent, timidement d’abord, puis plus franchement. Pendant 16 ans, le festival grandit, porté par un modèle fragile mais tenace : des subventions publiques, complétées par un tissu de petits partenariats locaux. Des bénévoles sillonnent la ville pour vendre des encarts publicitaires de la plaquette/programme de l’événement auprès des commerçants. Cette économie artisanale dit beaucoup de l’esprit du lieu : ici, pas de concessions faciles. Jamais un spectacle ne sera programmé devant une boutique en échange d’un chèque. L’indépendance artistique reste la règle, quitte à froisser. « Comprendre n’est pas céder« , pourrait être la devise.
L’économie du système D
Mais, derrière la façade festive, la mécanique est lourde. Très lourde. En effet, le festival repose sur une poignée de bénévoles qui se délite peu à peu, alors même que leur engagement force l’admiration autant qu’il interroge. Le catering, notamment, devient un casse-tête logistique : des centaines de repas préparés dans des conditions précaires, parfois à la limite de ce que la réglementation autorise. On transporte gaz, marmites et provisions dans des lieux inadaptés, avec la conscience diffuse de prendre des risques. Longtemps, les écoles servent de base arrière. Elles offrent un cadre sécurisé, des sanitaires, une forme de clôture rassurante pour les équipes et le matériel. Mais l’organisation relève du sprint : investir les lieux le vendredi soir, programmer immédiatement, puis tout démonter le dimanche pour laisser place aux élèves dès le lundi. Une tension permanente que les grands festivals « installés » d’arts de rue, sur des durées plus longues, ne connaissent pas.
Puis vient l’attentat de Nice, le 14 juillet 2016. Avec lui, un durcissement des normes de sécurité qui bouleverse l’équilibre fragile du festival. Certains espaces deviennent inaccessibles sans dispositifs lourds. Les écoles ferment leurs portes. Les contraintes s’accumulent : barriérage, agents de sécurité, transformation de lieux ouverts en espaces réglementés. La spontanéité des débuts s’effrite.
À cela s’ajoute une fatigue plus intime. Celle d’un directeur artistique qui, au fil des années, a beaucoup fait : programmation, technique, accueil des compagnies, hébergement, logistique. Le travail déborde sur les soirées, les vacances, la vie personnelle. Le collectif s’étiole. Et lorsque survient la pandémie de Covid-19, la décision s’impose presque d’elle-même : il est temps d’arrêter. « Mettre un genou à terre, puis les deux« , dit-il.
Recomposer sans rompre
Mais l’histoire ne s’arrête fort heureusement pas là ! Consciente de l’importance de la culture dans l’espace public, la municipalité d’Antibes propose une nouvelle configuration. L’événement sera désormais porté administrativement par l’Office de tourisme, tandis qu’Olivier Riouffe en assurera la direction artistique. Une redistribution des rôles qui allège le quotidien sans rompre le lien. Ainsi, depuis 3 ans, il ne signe plus les contrats, ne réserve plus les hôtels, ne gère plus la communication. En théorie. Car, dans les faits, difficile de lâcher complètement prise. Les réflexes demeurent : préparer les dossiers, collecter les visuels, anticiper. « Comme un bébé qu’on ne quitte jamais tout à fait« , glisse-t-il.
Cette nouvelle organisation apporte aussi des moyens techniques plus solides. Un responsable dédié prend en charge les fiches techniques, une équipe intervient sur les installations. Ce qui relevait autrefois du bricolage bénévole gagne en professionnalisme. Reste que certains regrets persistent. L’impossibilité d’utiliser les cours d’école, notamment, continue de peser sur la programmation. Les lieux disponibles sont moins adaptés, plus exposés, moins ombragés. À la place Mariejol, au pied du musée Picasso, le théâtre peut encore se déployer sans amplification. Mais le soleil écrase les spectateurs en journée, et la ville manque cruellement d’espaces arborés pour y installer des lieux de jeu qui préservent un peu de fraîcheur.
Face à ces contraintes, un tiraillement s’installe entre logique artistique et logique technique. Faut-il concentrer les spectacles sur un site unique, plus simple à gérer, ou continuer à faire vivre la ville dans ses recoins ? Le directeur artistique, fidèle à son intuition première, penche pour la seconde option, quitte à compliquer la tâche des équipes.
À cette géographie mouvante s’ajoute désormais une extension vers Juan-les-Pins. Sous l’impulsion locale, quelques propositions y verront le jour : une batucada, une parade de marionnettes géantes, un spectacle de cirque déplacé en dernière minute. Une ouverture encore timide, mais qui pourrait s’amplifier. Ces défilés respectent tout de même une tradition et y trouvent leur cohérence, celle des marching bands que le festival Jazz à Juan a instaurés depuis longtemps.
L’esprit des débuts
Vingt ans après ses débuts, le festival continue ainsi d’avancer, entre fidélité à ses origines et adaptation aux réalités contemporaines. Le bénévolat, bien que moins central, n’a pas disparu. L’association historique reste active, notamment à travers l’opération annuelle Solidar’Livres, qui offre aux livres une seconde vie : l’occasion de dépoussiérer bureaux et bibliothèques. Et pour celles et ceux qui souhaitent garnir leurs étagères à moindre coût, la possibilité de trouver des perles parfois rares.
Avec Solidar’Livres, l’ACLA met en place un système de collecte de livres d’occasion et réunit des ouvrages de littérature, des livres d’art, des documentaires, des BD, afin de proposer des ventes à petits prix au public. L’association revend les ouvrages collectés au profit d’une action de solidarité : des denrées alimentaires sont achetées chaque année, puis distribuées au Secours populaire et aux Restaurants du Cœur (1).
Et pour célébrer le 20e anniversaire du renouveau de l’ACLA, un geste simple : une soupe au pistou offerte au public en ouverture du festival, le 5 juin 2026, comme un rappel des débuts, lorsque tout passait par les mains et les cœurs.
Dans cette trajectoire, rien de spectaculaire au sens médiatique du terme. Mais une constance rare, une manière de faire culture à hauteur d’homme, dans les interstices, là où elle tient encore debout sans effets de manche. Une aventure qui dit, en creux, ce que coûte – et ce que vaut – la persistance du collectif.
Déantibulations, 5 au 7 juin, Antibes-Juan-les-Pins. Rens : deantibulations.com
(1) Dons et/ou achats de livres : 06 03 60 32 84 – acla06@free.fr – acla06.com
photo : Olivier Riouffe, lors du festival Déantiblutations © DR