30 Oct Dans le Var, le livre dans tous ses états
Du 22 au 24 novembre, quelque 450 auteurs, illustrateurs, journalistes célèbreront la littérature – toutes les littératures ! – dans le chapiteau géant installé sur la place d’Armes à Toulon. En vedette cette année : Marcel Pagnol, disparu il y a 50 ans, Bernard Minier, chef de file du polar français et président de cette édition, ainsi que Véronique Olmi, Dorothée Ollieric, Yann Quéffelec et Julien Sandrel, auteurs à l’honneur présents lors de cette 27e Fête du Livre du Var.
Trois jours durant, près de 150 rendez-vous littéraires attendront les amoureux de littérature, comme les innombrables grands entretiens, tables rondes et débats de société, mais aussi une masterclass sur la prise de parole de Bertrand Périer, un karaoké littéraire animé par le romancier Jérôme Attal, la projection du film documentaire La bataille du cèdre de Laurent Sorcelle, ou encore un seul en scène de Daniel Picouly (voir article ci-contre). Au gré de ces rendez-vous, plus de 450 auteurs, tous genres littéraires confondus, dont Bernard Minier, président d’honneur (voir article ci-contre), se relaieront sur les stands des 17 librairies varoises partenaires pour des séances de dédicaces, tandis que la BD et la littérature jeunesse seront à l’honneur dans grand un espace dédié. Une Fête du livre du Var, rappelons-le, 100% gratuite !
Le premier jour de festival sera essentiellement consacré aux scolaires, avec un escape game et des ateliers en tout genre (polar, manga, polar, BD, haïkus, théâtre) animés par des auteurs et illustrateurs, dont René Frégni, récompensé en 2022 du Prix des Lecteurs du Var pour son ouvrage Minuit dans la ville des songes. Déserteur – il a séché son service militaire ! – puis tour à tour aide-soignant, infirmier, comédien, avec entre-temps un petit séjour en prison suite à son « école buissonnière de la Défense », le romancier français remettra également le Prix du concours d’écriture, adressé aux écoliers varois, dont la thématique tournait autour de « l’enfant des collines », Marcel Pagnol, à l’honneur cette année, après Barjavel en 2022 et Colette en 2023.
Ce premier jour sera toutefois accessible à tous, et verra le Président du Département du Var, Jean-Louis Masson, inaugurer cette 27e édition et dévoiler les lauréats des Prix des lecteurs du Var et du Prix Encre Marine 2024.
DES PRIX LITTÉRAIRES
Créé en 2005, le Prix des lecteurs du Var est destiné à inciter les Varois à lire – et à faire lire, notamment au travers des multiples animations proposées en amont du festival dans les différentes médiathèques du département, avec le dispositif Lire en territoire. Un prix dont les lauréats sont choisis par les lecteurs eux-mêmes, ce qui est rare en France ! Alors, qui succédera à Gaëlle Nohant pour Le bureau d’éclaircissement des destins (adulte), Rozenn Brécard pour Le détour (jeunesse) et Marie Jaffredo pour Le Printemps de Sakura (BD), vainqueurs en 2023 ? Sont en lice, catégorie adulte : Un monde à refaire de Claire Deya, L’enfant dans le taxi de Sylvain Prudhomme, Sauvage de Julia Kerninon. Catégorie jeunesse : Le silence de rouge de Mathieu Pierloot et Giulia Vetri, Le Concert de lapin d’Emmanuel Trédez et Delphine Jacquot, Moitié Moitié d’Henri Meunier et Nathalie Choux. Catégorie BD : La Quête de Frédéric Maupomé et Wauter Mannaert, Le Grand migrateur d’Augustin Lebon et Louise Joor, Hana et Taru de Léo Schilling et Motteux.
Lancé en 1991, le Prix Encre Marine, qui a récompensé Fabrice Humbert pour L’expérience des fantômes l’an passé, distinguera cette fois un ouvrage mettant en valeur les thèmes liés à la mer et au monde maritime, civil ou militaire – tout un pan de l’Histoire toulonnaise ! Cinq titres sont ici en lice : La Promesse du large d’Arnaud de la Grange, Naviguer sur les sentiers du vent d’Olivier Le Carrer, Aux vents des mers australes de Katell Faria, Après la tourmente de Gonzague Aizier et Léonie B. de Sébastien Spitzer.
Les journées des 23 et 24 novembre accueilleront ensuite de nombreuses tables rondes, rencontres, débats, et spectacles, dont un grand entretien avec le président d’honneur Bernard Minier, qui a récemment sorti son 12e roman, Les effacées, et une rencontre autour de l’œuvre de Marcel Pagnol.
La totalité du programme sera mise en ligne très prochainement sur le site officiel du festival : fetedulivreduvar.fr. Vous pourrez notamment y consulter, dans le détail, les interventions des différents auteurs invités (participation à tel ou tel atelier, table ronde, spectacle…), et même trouver leurs emplacements exacts et leurs jours de présence sur le salon. Bref, vous saurez tout !
Bernard Minier, entre ombre et lumière
Il a passé près 25 ans dans les douanes avant de vivre de sa passion ! Le romancier Bernard Minier est le Président de cette Fête du Livre du Var 2024, et participera à un grand entretien sur la scène du chapiteau.

Ce parcours singulier, cette ancienne vie qu’il a définitivement quittée avec la parution de son 1er roman Glacé, en 2011, est encore certainement très utile à Bernard Minier dans l’écriture de ses polars – même si, comme il nous l’a souligné lors d’une précédente rencontre : « Ne dites pas à un douanier qu’il est flic ! » Finalement, ce qui le motive est la découverte, un peu comme un lecteur. Sa bibliothèque est remplie de toutes sortes de livres, de grands classiques notamment, de la science-fiction également, et paradoxalement assez peu de romans noirs. Tout cela nourrit celui qui se rêvait auteur dès l’âge de 7 ans, lorsqu’une maîtresse remplaçante se lançait, en fin d’année scolaire, dans la lecture à haute voix des aventures de Robinson Crusoë. Une révélation pour le petit Bernard, timide et solitaire, qui a grandi à Montréjeau au pied des Pyrénées !
Nommer un auteur de polars à la présidence d’un festival généraliste comme la Fête du Livre du Var est pour nous un symbole. Car loin de mésestimer ce genre, qui pour certaines élites demeure toujours du simple roman de gare, à La Strada nous considérons le genre – du moins, pour ses meilleurs représentants – comme une sorte d’héritier du roman social. « Cette définition est très intéressante et presque instructive, parce qu’il est vrai qu’on peut tout dire avec le polar aujourd’hui. C’est un genre, surtout en France, représenté par nombre de courants et d’auteurs très différents. Un genre qui est en prise avec l’époque contemporaine, et c’est ce qui le rend intéressant et explique une partie de son succès. Il est sûrement aussi le plus à même de décrire les mutations de la société« , estime Bernard Minier. « C’est très difficile de définir les frontières du polar ! Je me souviens de Sanctuaires de Faulkner, voire des Misérables d’Hugo ; on pourrait presque considérer ces œuvres comme du roman noir. On pourrait aussi citer Balzac. C’est un genre beaucoup plus poreux qu’on ne l’imagine, et très proche des gens. »
Très proche des gens, Bernard Minier l’est aussi, lui qui apprécie les salons littéraires. « Je l’ai toujours dit, et ce n’est pas de la flagornerie ou du populisme, j’aime aller au contact des lecteurs. Être auteur, c’est quand même un métier très solitaire, on reste chez soi pendant de longs mois. Quand on sort de sa grotte, qu’on retrouve le monde, on découvre pour qui on a écrit, et c’est super important. D’ailleurs, la relation auteur-lecteur est quelque chose de très intime. L’auteur est seul quand il écrit et le lecteur seul quand il lit… Cette proximité vient aussi de cette situation très particulière« .
En avril dernier, l’ex-douanier sortait son 12e ouvrage, Les effacées, thriller dans lequel il renoue avec l’Espagne et le personnage de Lucia Guerrero, apparue dans son 10e roman Lucia. On peut d’ailleurs lire dans sa notice biographique – écrite par ses soins : « 1982 : déjà des dizaines de textes tapés à la machine dans mes cartons, pars pour l’Espagne façon Kerouac : sex, drug & San Miguel. N’en suis jamais tout à fait revenu… » Forcément, ce pays lui est cher : sa mère est née là-bas, avant de migrer en France pour des raisons économiques ; quant au journal El País, il le qualifia en 2018 de « nuevo rey del thriller » ! Le pitch de ce nouveau roman : « En Galice, un tueur kidnappe des femmes qui se lèvent tôt pour aller travailler. Des invisibles. Des effacées. À Madrid, un autre assassin s’en prend à des milliardaires et laisse sur les murs de leurs résidences ce message : « Tuons les riches ». Deux tueurs. Deux mondes. Et le spectre d’un embrasement général, d’une confrontation de classes inédite et explosive. Les enjeux, qui se dévoilent peu à peu à Lucia Guerrero, enquêtrice de la Guardia civil, sont vertigineux. Quand, à son tour, elle reçoit les messages d’un expéditeur anonyme, la question se pose : serait-elle devenue un simple jouet entre les mains des deux tueurs ? » Encore une fois, Bernard Minier, au travers d’un thriller aux rebondissements nombreux qu’il a réservé au lecteur, se fait observateur d’une société occidentale complexe, en soulignant les inégalités qui fracturent nos démocraties. Et en abordant des sujets tels que les violences faites aux femmes, notamment au travers du phénomène des incels, ces célibataires involontaires qui accusent les femmes de tous les maux, encouragent les autres hommes à les soumettre, à les effacer en quelque sorte…
Il présentera à Toulon Les effacées, ainsi que Les chats et 14 histoires mystérieuses diaboliques cruelles, recueil de nouvelles, alternant entre polar, fantastique, roman noir ou SF, qui parlent d’amour et de folie, de mort et de vengeance, de cupidité et de jalousie, de mensonges et de ténèbres…
Un festival de rencontres
Grands entretiens, tables rondes littéraires, débats de société… Une fine sélection d’auteurs alimentera les très nombreux rendez-vous qui attendent le public dans les différents espaces de la Fête du Livre. Avec une nouveauté : les Rencontres Historiques – 80 ans du Débarquement obligent !

Comme chaque année, les GRANDS DÉBATS DE SOCIÉTÉ reviendront sur les temps forts de l’actualité de l’année écoulée, passée au crible du regard aiguisé d’essayistes, de journalistes, mais aussi de romanciers et de scénaristes – c’est peu dire qu’il y a matière ! 2024 célébrant les 80 ans du Débarquement, le Département du Var, qui a accueilli l’essentiel des troupes débarquées en Provence, ne pouvait pas faire l’impasse sur un événement qui a contribué à mettre fin à plus de 6 ans de conflit généralisé, et proposera des RENCONTRES HISTORIQUES.
Annick Cojean, grand reporter au Monde, viendra notamment évoquer les destins de soldats américains ayant participé au D-Day qu’elle a consigné sur papier dans Nous y étions. Tant de choses ont été dites et écrites sur cette guerre, et pourtant la romancière Claire Deya (Un monde à refaire), l’historien Michel Wieviorka (L’antisémitisme expliqué aux jeunes), ou encore le BDiste Ivan Gros, qui a adapté le roman de Valentine Goby, Kinderzimmer, après avoir retrouvé des dessins de femmes et d’hommes déporté.e.s, apporteront de nouvelles pierres au fragile édifice de la lutte contre le fascisme et de l’antisémitisme qui, depuis quelque temps, semble se fissurer…
Des rencontres pour se souvenir, pour ne pas reproduire à nouveau les mêmes erreurs, et mettre en perspective les conflits qui se multiplient actuellement sur la Planète. Le journaliste Guillaume Auda nous aidera ainsi à prendre du recul et analyser, un an après, les évènements sanglants du 7 octobre 2023 qui ont vu des terroristes du Hamas attaquer Israël lors du festival Supernova, puis Israël riposter sans relâche depuis, avec des dizaines de milliers de morts pour de terribles conséquences. Afin d’écrire son ouvrage Deux jeunesses face à face, l’auteur a rencontré des jeunes des deux « camps », ainsi que des observateurs plus « matures », pour bénéficier de leur regard sur le passé, le présent et l’avenir du conflit, révélant ainsi toute la complexité d’un conflit qui s’éternise. Et que dire de celui qui oppose l’Ukraine et la Russie ! Pavlo & Viktoriya Matyusha, respectivement romancier et agente littéraire / interprète, racontent dans Lettres d’amour et de guerre comment un couple ukrainien fait face à la séparation. Car pendant que l’un est au front, l’autre mène la barre pour que le bateau familial ne coule pas…
Les TABLES RONDES LITTÉRAIRES permettront quant à elles de découvrir les regards croisés de romanciers, essayistes, scénaristes, illustrateurs… À partir de leurs productions, ces créateurs échangeront sur des thématiques diverses comme Craindre les foudres, divines ou humaines, avec Adeline Fleury, qui a récemment publié Le ciel en sa fureur ; Voyager, par le pouvoir d’histoires de famille dans des contrées lointaines – en Amérique du Sud, en l’occurrence – avec Miguel Bonnefoy (Le rêve du jaguar) ; ou encore A quoi sert la littérature ? Ahhh… Vaste débat qui ne date pas d’hier ! Simple divertissement, plaisir ludique, outil d’expérimentation et de réflexion ? Probablement un peu tout ça, et bien plus encore… Car si les livres nous informent, nous instruisent, nous émeuvent, ils savent aussi nous faire peur ! Et avec une édition placée sous la présidence de Bernard Minier, il en sera forcément question. D’autant que le roman noir sera représenté par des auteurs comme Olivier Descosse (Le cirque du diable), lauréat 2024 du Prix de l’Evêché), Joseph Macé-Scaron (La Reine jaune) ou Aslak Nore (Les héritiers de l’Arctique) !
Tu t’es vu quand t’as bu ?
Si l’on pose la question à Daniel Picouly, oui ! Et, il se souvient de tout ! Parmi les nombreux rendez-vous littéraires et festifs attendus, la Fête du Livre du Var accueillera aussi l’auteur français pour une lecture performance, le 23 novembre à 18h, qu’il a intitulé Pompette, autobiographie prénatale.

En 2022, nous avions rencontré Daniel Picouly, alors choisi pour présider la 25e Fête du Livre du Var. Il nous dévoilait en primeur la sortie prochaine d’une « autobiographie qui suit la place du vin dans ma vie, comme un fil « rouge », si je puis dire« , soulignait-il avec la malice qu’on lui connait. « Je suis sur la correction des épreuves, et j’ai déjà commencé son adaptation théâtrale pour en faire un seul en scène. » Eh bien, voilà ! Deux ans plus tard, le lauréat du Prix Renaudot 1999 pour L’Enfant Léopard, a tenu sa promesse. De retour à Toulon cette année, il présentera Pompette, autobiographie prénatale, la bien nommée variation théâtrale de son dernier ouvrage, Les Larmes du Vin.
« Pompette est ce léger état d’ébriété que l’on ressent gamin quand on a siroté en douce un fond de verre oublié sur la table d’un banquet de noces déserté par les grands« , indique-t-il. « Sauf que ce gamin, c’est moi (d’où le terme autobiographie), et que le gamin se souvient de tout ce qu’il a entendu dans le ventre de sa mère, pendant 9 mois (d’où le terme prénatal)« . Dans cette autofiction, tel un bouilleur de cru, Daniel Picouly distille son talent de conteur en dissertant sur ce « breuvage des dieux », et en revenant sur ses « souvenirs » personnels – dont les petites « cuites » dans le ventre de Maman, qui s’envoyait une lichette d’abricotine pour le détendre, lui le futur écrivain – et son itinéraire singulier : élève compliqué, étudiant valeureux, professeur engagé, auteur reconnu « entré en littérature sur le tard« , pour qui la notion de transmission a quasiment valeur de sacerdoce. En explorant les effets du vin, ce « liant social » si puissant, notre homme procède, là est tout le paradoxe, à un vif éloge de la mesure.
22 au 24 nov, Places d’Armes, Toulon. Rens: fetedulivreduvar.fr
photo Une : Fête du Livre du Var © N. Lacroix – Département du Var