25 Mar Regard inversé
En ce printemps 2026 à Châteauvert, le Centre d’art contemporain de l’Agglomération Provence verte consacre une exposition personnelle à l’artiste italien Hilario Isola. Intitulée Ce qui nous regarde, elle rassemble pour la première fois un ensemble d’œuvres qui, mises en dialogue, composent une galerie de portraits singulière.
Chez Hilario Isola, le visage n’est jamais montré frontalement. Il surgit à la lisière du visible, dans un clair-obscur où se mêlent apparitions fragmentaires, figures inassignables et visages dérobés. L’exposition se déploie ainsi comme un théâtre du regard, où l’on cesse d’être simple observateur pour entrer dans une relation plus trouble avec l’image.
Le titre de l’exposition fait explicitement écho à l’essai de Georges Didi-Huberman, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde (1992). Cette référence installe d’emblée une tension : il ne s’agit plus seulement de regarder une œuvre, mais de se savoir regardé par elle. L’image n’est plus un objet à saisir, elle devient un sujet à rencontrer, ouvrant une dialectique où la souveraineté du regard vacille.
Plusieurs œuvres emblématiques structurent le parcours. Avec Aruspice, Hilario Isola convoque des racines archaïques de la figuration. Ces grands masques, façonnés à partir de sarments de vigne, prennent l’allure de figures païennes et rurales. Ni humains ni véritablement anthropomorphes, leurs visages végétaux portent l’empreinte de leur matériau et du territoire dont ils proviennent. Inspirée par la figure antique de l’aruspice – celui qui interprétait les signes dans les entrailles –, l’œuvre inverse donc la perspective : ce sont ces visages qui semblent nous scruter, comme s’ils cherchaient à lire en nous.
Présentée pour la première fois dans cette exposition, Silvano (Forêt en italien) explore une autre mémoire, végétale et mythologique. Le visage qui s’y dessine est composé d’un assemblage de champignons de sous-bois. L’accumulation organique fait apparaître une figure qui évoque les compositions de Giuseppe Arcimboldo, tout en s’en éloignant : ici, il ne s’agit pas d’un jeu illusionniste, mais d’un hommage aux puissances sylvestres et aux mythes nés des clairières. Entre divinité païenne et apparition fongique, la forme semble respirer silencieusement, oscillant entre masque, totem et épiphanie.
Ce qui nous regarde prolonge également un travail amorcé avec Visages de poussière (2025), présenté au Musée des Gueules Rouges, non loin de là, à Tourves. Dans ce projet, les visages de mineurs apparaissaient dans la poussière de bauxite, révélés par les gestes du forage. À Châteauvert, cette logique d’apparition se déplace et s’élargit : le visage devient une interface entre mémoire et matière, paysage et rituel.
Artiste proche du monde agricole, Hilario Isola développe ainsi une œuvre profondément nourrie par la nature, les gestes artisanaux et les processus de transformation lente. À travers cette exposition, il invite le visiteur à déplacer son regard, et à accepter que certaines images, discrètes mais persistantes, continuent de nous observer longtemps après la rencontre.
Jusqu’au 14 juin, Centre d’art contemporain de l’Agglomération Provence verte, Châteauvert. Rens: caprovenceverte.fr
photo : vue de l’exposition Ce qui nous regarde © Hilario Isola