Mouais…

Mouais…

Faire journal, faire front : chronique d’une presse qui résiste ! Basé à Nice, Mouais est « un journal d’information indépendant et critique, qui sort des sentiers battus, gratte là où ça démange, et fait du bruit là où le silence devient pesant« , écrivait Macko Dràgàn, lors de son lancement officiel en 2019. Désormais distribué au plan national, ce bimestriel méritait bien un focus. Nous avons rencontré son équipe.

Tout commence dans la sidération. En 2015, après l’attentat contre Charlie Hebdo, une poignée de jeunes refuse le silence imposé par la peur et la récupération politique. Leur réponse est simple, presque évidente : écrire, imprimer, diffuser. Faire un journal devient un geste de résistance. Un premier numéro naît, bricolé, diffusé à la main, porté par l’urgence de dire.

Dans le sillage de Nuit debout, les rencontres s’intensifient. Une génération politisée dans la rue décide de s’organiser autrement. Télé chez moi voit le jour : média citoyen, outil de réappropriation de la parole. L’objectif est clair : montrer ce que les médias dominants invisibilisent : la vie des quartiers populaires, la précarité, les luttes quotidiennes. Contre la vitrine, donner à voir l’envers devient une nécessité.

Puis vient Pilule Rouge en 2018, guide alternatif d’une ville confisquée par les logiques marchandes et touristiques. Bons plans pour survivre, adresses pour respirer, récits pour comprendre. Toujours la même ligne : rendre visible ce qui est caché, rendre accessible ce qui est réservé.

Derrière ces initiatives, une constante : la satire comme arme politique. Se moquer du pouvoir, le désacraliser, le mettre à nu. Dans la tradition libertaire, rire n’est pas fuir, c’est attaquer.

En 2019, un cap est franchi. Il ne s’agit plus seulement de bricoler dans l’ombre, mais de construire un véritable journal. Une rédaction se forme, composite, issue du travail social, de l’éducation, des milieux militants. Ici, pas d’élitisme : un seul journaliste de formation, mais une même exigence partagée. Faire du journalisme sérieux, sans renoncer à ses convictions.

Rapidement, le projet s’affirme : enquêtes, reportages, entretiens. Un objectif central : devenir un contre-pouvoir local. Car face à des médias souvent déconnectés des réalités sociales, il faut produire un autre récit. Un récit ancré, incarné, informé par celles et ceux qui vivent les luttes. Pendant des années, le journal circule hors des circuits dominants : manifestations, librairies indépendantes, ventes militantes.

Mise en kiosque nationale

En janvier 2026, c’est le grand saut. Tirage massif, diffusion nationale : 15 000 exemplaires pour porter une parole dissidente dans des milliers de points de vente. Un pari risqué, assumé sans publicité, sans soutien des puissances économiques. Car ici, pas de milliardaire en coulisses. Le journal vit des abonnements, des micro-dons, de l’engagement bénévole. Une économie fragile, mais cohérente : l’indépendance a un prix, celui de la précarité organisée contre la dépendance.

Les premiers résultats sont contrastés. Les ventes ne couvrent pas les coûts, mais le lectorat ré-pond présent. De nouveaux abonnés arrivent. C’est bien la preuve qu’il existe une demande pour une information différente, honnête, engagée.

Au cœur de cette démarche, une conviction : les médias dominants ne racontent pas les luttes comme elles sont vécues. Trop loin du terrain, trop proches des pouvoirs. À l’inverse, ce journal revendique une proximité avec les mouvements sociaux, une connaissance directe des acteurs. Non pour travestir la réalité, mais pour la restituer dans toute sa complexité.

Ancré dans une « ville laboratoire » – entre sécuritarisme, inégalités sociales et pression touristique –, Mouais assume une portée plus large. Ce qui se joue ici se joue ailleurs. Le local devient un prisme pour comprendre le national et l’international.

Les dossiers se succèdent, toujours avec une ambition politique. Dans la dernière édition de mars-avril 2026, leur 60e numéro (voir illustration), le journal explore le municipalisme libertaire : redonner le pouvoir aux habitants, organiser la décision à l’échelle des quartiers, sortir de la délégation permanente. Une idée simple, radicale : la politique ne doit pas être confisquée par des professionnels.

Prochain chantier : l’écologie. Mais pas celle des petits gestes culpabilisateurs. Une écologie populaire, sociale, ancrée dans les rapports de force. Car la crise écologique ne se réglera pas sans s’attaquer aux logiques économiques qui la produisent.

Une autre résistance

Faire journal, ici, c’est faire résistance. Non pas dans l’attente d’un grand bouleversement, mais dans l’action immédiate. Créer ce qui n’existe pas, construire des espaces autonomes, multiplier les initiatives. Des « bulles » qui, en se connectant, dessinent un autre paysage médiatique.

Cette logique a conduit à la création d’un réseau : le Syndicat de la Presse Pas Pareille, constitué aujourd’hui d’une quarantaine de médias indépendants qui refusent la standardisation et la concentration. Face aux empires médiatiques, ces structures modestes opposent la coopération, la solidarité, la diversité.

La tentation d’un grand média unifié revient souvent. Mais à quel prix ? L’uniformité contre la pluralité ? Ici, on fait un autre choix : celui d’un archipel de voix, capables de se renforcer sans se dissoudre.

Car l’enjeu dépasse la simple production d’information. Il s’agit de reconquérir un droit fonda-mental : celui de raconter le monde. Dans un paysage où certaines chaînes de télévision imposent leurs obsessions et leurs mensonges, la bataille est aussi culturelle.

On accuse les médias dits « alternatifs » d’être « militants ». Comme si les autres ne l’étaient pas. Comme si choisir ses sujets, ses angles, ses mots n’était pas déjà un acte politique en soi. L’objectivité absolue n’existe pas. Ce qui existe, en revanche, c’est l’honnêteté intellectuelle : vérifier, sourcer, assumer.

Reconnu pour sa contribution au pluralisme, Mouais prouve qu’engagement et rigueur ne sont pas incompatibles. Bien au contraire. La confiance des lecteurs se construit précisément sur cette exigence.

Au sommaire…

Le prochain numéro, mai-juin 2026, présentera un dossier sur les écologies (pirate, queer, populaire, antifa, sociale), une enquête sur l’agression d’extrême droite survenue à Nice le 23 mars 2026, un focus sur le festival du Printemps des migrations, un entretien avec l’économiste Nicolas Da Silva sur la bataille de la Sécurité sociale et un reportage sur la situation au Liban.

Au fond, cette aventure dit quelque chose de notre époque. Face à la concentration des pouvoirs médiatiques, des résistances s’organisent. Fragiles, précaires, mais déterminées. Faire un journal, ici, ce n’est pas seulement informer. C’est lutter !

Mouais, bimestriel, 5 €, disponible en kiosque. Abonnement : 30 € / an pour 6 numéros. Rens: mouais.org

photo : Causerie-Apéro-Concert de janvier 2026 à la Zonmé © Mouais

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