22 Avr Une histoire queer s’écrit à Nice
Les Rencontres cinématographiques In&Out, fleuron du cinéma queer à Nice, présentent depuis 18 ans des longs métrages, des courts et des documentaires. Le festival, qui se tient du 23 avril au 4 mai, est marqué cette année par plusieurs temps forts, dont un cabaret Les Garçons qui la nuit et deux expositions : Out of Body à la galerie Espace à vendre et Nice Queer : une histoire à écrire au 109 à Nice. Nous avons rencontré Benoît Arnulf, directeur artistique du festival et coordinateur des Ouvreurs, association qui initie avec Mémoire Manquante, autre association azuréenne, un ambitieux projet de création du premier centre d’archives LGBTQIA+ niçois.
À Nice, au 109, derrière les murs de cette ancienne friche industrielle, une mémoire longtemps dispersée commence à prendre corps. Elle ne se présente pas comme un monument, mais comme une constellation : fragments de vies, archives sauvées de l’oubli, voix enregistrées avant qu’elles ne s’éteignent. L’exposition inaugurale de l’association Mémoire Manquante agit moins comme une rétrospective que comme un geste fondateur. Créée il y a deux ans, l’initiative – sobrement sous-titrée Archives LGBTQIA+ azuréennes – s’est donné une ambition à la fois modeste et vertigineuse : collecter, préserver et transmettre l’histoire d’une communauté dont la présence sur la Côte d’Azur est aussi ancienne que méconnue.
Faire surgir une mémoire « invisible »
« Pour beaucoup, les archives, ce sont encore des papiers oubliés dans une cave (…) On ne perçoit pas toujours la richesse qu’elles contiennent« , raconte Benoît Arnulf. D’où cette exposition pensée comme un premier acte public, presque pédagogique, pour rendre visible ce qui, jusqu’ici, s’accumulait en silence.
Car l’enjeu est double. Il s’agit d’abord de faire reconnaître, à l’extérieur, l’importance historique et culturelle des communautés LGBTQIA+ sur le territoire niçois. De Jean Cocteau à Jean Le Bitoux, en passant par Magnus Hirschfeld, pionnier de la sexologie contraint à l’exil à Nice après la montée du nazisme en 1933 (voir La Strada n°377, juin 2025), les figures ne manquent pas. Mais réduire cette histoire à quelques illustres personnalités serait passer à côté de l’essentiel : un tissu dense d’associations, de commerces, de lieux de sociabilité et d’événements qui ont façonné la vie locale, jusqu’à s’inscrire dans le patrimoine, comme le Queercarnaval.
« On n’est pas un petit territoire en termes de mémoires LGBTQIA+« , insiste Benoît. Ni en archives, ni en histoires. Encore faut-il les rassembler avant qu’elles ne disparaissent. Car le temps presse : des témoins avancent en âge, des documents se dégradent, des pans entiers de mémoire risquent de s’effacer. L’association lance ainsi un appel, non seulement aux dons d’objets ou de papiers, mais aussi aux souvenirs. Une militante lesbienne, Gilda, qui anima pendant plus de 30 ans des soirées emblématiques, n’a pas encore pu être rencontrée. D’autres figures, comme d’anciens patrons de bars historiques – tel le Zanzibar à Cannes, le plus ancien d’Europe – échappent encore à l’enregistrement de leurs récits.
Raconter pour exister
Face à cette urgence, Mémoire Manquante déploie une stratégie en trois volets : conservation matérielle, numérisation et constitution d’archives dites « vivantes ». Ces dernières occupent une place centrale dans l’exposition : 9 portraits filmés, 9 récits intimes qui composent une sorte d’album de famille élargi. « La mémoire, ce n’est pas seulement ce qui s’écrit, c’est aussi ce qui se raconte« , nous rappelle Benoît. Une évidence, mais encore trop rarement mise en pratique dans les politiques patrimoniales.
L’ambition à terme est claire : créer un centre d’archives dédié sur la Côte d’Azur, idéalement à Nice. Les discussions avec l’ancienne municipalité semblaient prometteuses ; l’avenir reste incertain. En attendant, le fonds existe sans véritable ancrage, comme en suspens – à l’image de cette mémoire elle-même longtemps flottante.
Politiser le souvenir
Mais l’exposition ne se contente pas de regarder vers le passé. Elle interroge aussi les mécanismes d’invisibilisation. « Les groupes minorisés ont souvent du mal à percevoir leur propre importance historique« , observe Benoît. Un phénomène bien connu : intériorisation du silence, reproduction des schémas d’exclusion, difficulté à se penser comme sujet d’histoire. « On a été socialement dressés à rester dans l’ombre. »
Dès lors, le travail de mémoire devient un acte politique. Non pas au sens militant le plus frontal, mais comme une reconquête symbolique. Dire « nous étions là« , ou « nous avons contribué« , c’est déjà fissurer les récits dominants. Et, peut-être, ouvrir la voie à d’autres communautés. « On ne peut pas parler à leur place« , reconnaît prudemment Benoît Arnulf. Mais montrer que c’est possible peut faire école : constituer des archives, raconter son histoire.
L’exemple n’est pas anodin. Le mouvement LGBTQIA+ s’est progressivement institutionnalisé, bénéficiant de soutiens européens et nationaux, malgré des résistances persistantes. D’autres groupes, confrontés à des formes plus brutales de discrimination, restent encore en « mode survie ». À chacun son tempo, ses urgences. Mais la circulation des modèles, elle, demeure essentielle.
Un festival entre mémoire et création
En parallèle de cette entreprise mémorielle, l’énergie militante continue de se déployer sur le terrain culturel. Les Rencontres cinématographiques In&Out en sont l’illustration. Au programme : une vingtaine d’avant-premières, des focus thématiques et des hommages. Celui rendu au réalisateur Lionel Soukaz, disparu l’an dernier dans la précarité à Marseille, promet d’être l’un des moments forts. Autre figure mise en lumière : Hélène Hazera, militante trans engagée dès les années 1970 au sein du Front homosexuel d’action révolutionnaire.
Entre passé et présent, l’événement cultive un fil rouge : rendre visibles des trajectoires souvent marginalisées, tout en célébrant la vitalité contemporaine. Cabaret revisité, 3e nuit du court métrage queer, focus sur le cinéma d’animation LGBTQIA+ à l’occasion de la journée de visibilité lesbienne du 26 avril… Le programme se veut à la fois exigeant et festif.
Demeure cette sensation diffuse, en quittant l’exposition au 109, d’assister à quelque chose de fragile mais nécessaire. Une mémoire qui s’écrit à tâtons, entre archives retrouvées et paroles recueillies, entre urgence et patience. Et qui rappelle, en creux, qu’aucune histoire ne va de soi… surtout celles qu’on a longtemps préféré taire.
Rencontres cinématographiques In&Out, 23 avr au 4 mai, lieux divers, Nice • Exposition Nice Queer : une histoire à écrire, 10 avr au 3 mai, Le 109 • Exposition Out of Body, 4 avr au 30 mai, Espace à vendre, Nice. Rens: lesouvreurs.com – espace-avendre.com
photo : Benoît Arnulf (à gauche), deux Drag, et Jean-Pierre Paringaux (à droite), lors du vernissage de l’exposition au 109 © Marc Lapolla