07 Oct Le pouvoir tombe le masque
Entre octobre et décembre, la scène nationale Châteauvallon-Liberté consacre son Théma #53 aux mécanismes du pouvoir, à ses représentations et à ses effets. Au cœur de cette programmation, la saga théâtrale Huit rois (nos présidents) de Léo Cohen-Paperman revisite la Ve République et la société française.
Le pouvoir peut organiser, construire, libérer, parfois. Mais, comme on le constate ces temps-ci, il sait aussi assujettir, dominer, détruire ou faire taire. C’est cette ambivalence que Châteauvallon-Liberté place au centre de son Théma #53 – Le Pouvoir ? Rencontres, spectacles, conférences, expositions et ciné-rencontres se relaieront pour interroger les mécanismes de l’autorité et les façons dont elle se met en scène. La question posée par la scène nationale est volontairement ouverte : Est-il alors raisonnable de faire confiance au pouvoir ?
La programmation convoque notamment la justice et le patriarcat avec Magistral·e·s de la varoise Alexandra Cismondi, l’affaire Dreyfus à travers l’adaptation du travail de Philippe Collin, ou encore L’Abolition des privilèges avec Hugues Duchêne. Autant de propositions qui abordent le pouvoir sous des angles historiques, institutionnels ou intimes.
Fil rouge de ce Théma, Huit rois (nos présidents), projet au long cours imaginé en 2019 par le jeune dramaturge Léo Cohen-Paperman, et la Cie des Animaux en Paradis, rassemble un peut tout ça. Son ambition est de dresser le portrait théâtral des huit présidents de la Ve République, en partant d’un principe simple : ces figures présidentielles appartiennent à une histoire commune.
Une certaine idée de la France
Une première question se pose : pourquoi ce terme de « rois » ? Léo Cohen-Paperman, présent lors de la présentation de saison de Châteauvallon-Liberté, avait renvoyé à la naissance même de la Ve République : « Quand de Gaulle fonde la 5e République, il a cette phrase que je trouve géniale. Il dit « J’ai fait la synthèse de 150 ans d’Histoire. » En fait, il a fait la synthèse entre la monarchie et la démocratie. » Un titre volontairement caustique donc, qui souligne la place particulière occupée par la fonction présidentielle dans les institutions françaises.
L’originalité de cette série est à chercher du côté de son traitement, qui traduit chaque personnalité par une forme théâtrale spécifique : opéra pour de Gaulle, vaudeville pour Giscard d’Estaing, stand-up pour Sarkozy, clown pour Hollande… et science-fiction pour Macron ! « Enfin, c’est notre traduction scénique« , souligne avec humour Léo Cohen-Paperman. Le principe est de placer les présidents dans des situations théâtrales qui permettent de faire apparaître leurs contradictions et leur humanité. Le metteur en scène avertit toutefois : « Ce sont des spectacles qui parlent de politique, mais ce ne sont jamais des spectacles d’opinion. »
Cette saga ne se limite d’ailleurs pas aux différents locataires de l’Elysée. En parallèle de ces portraits de chefs d’État, elle raconte l’histoire d’une famille française sur plusieurs générations, de 1958 à 2058. De quoi illustrer les transformations de la société française à travers les décennies.
Trois « monarques », trois théâtres
Au Liberté, La Vie et la mort de J. Chirac, roi des Français, 1er épisode créée en 2020, ouvrira le cycle, le 8 octobre. Seul en scène, comédie onirique et enquête loufoque, le spectacle s’intéresse aux masques et aux contradictions d’un Jacques Chirac devenu… personnage de théâtre ! Le lendemain, petit retour dans le passé, avec Génération Mitterrand. Place ici à la comédie dramatique, à l’autopsie à la fois comique et crépusculaire des utopies de nos parents : trois personnages nés en 1950 y racontent leurs espoirs et leurs désillusions autour de l’élection de 1981. Le 10 octobre, les deux spectacles seront proposés à la suite, pour une traversée de quatre heures, entracte compris.
Le troisième rendez-vous de l’automne, La Thérapie d’Emmanuel, présenté en première du 3 au 9 novembre à Châteauvallon, est le 6e épisode de la série – ceux dédiés à De Gaulle et Pompidou sont attendus pour 2027 et 2028. Pour échapper au piège de l’actualité immédiate, Léo Cohen-Paperman projette ici son personnage en 2058 : Emmanuel Macron, âgé de 83 ans et réélu cinq fois (dur !), envisage une 6e candidature (vraiment dur !) mais est confronté à de violentes crises d’angoisse (le karma !). Une thérapeute entreprend alors de lui faire revisiter les grands moments de son parcours. Chronique d’anticipation, le spectacle s’appuie notamment sur un dispositif sonore binaural : « Vous entrerez avec un casque sur les oreilles […] et ça vous permettra d’écouter Macron exactement comme sa psy le perçoit« , précise le metteur en scène.
Trois présidents, trois époques, trois dispositifs scéniques donc, mais une même question : que racontent ceux qui nous gouvernent de la société qui les a portés au pouvoir ?
La Vie et la mort de J. Chirac, roi des Français, 8 & 10 oct; Le Liberté, Toulon • Génération Mitterrand, 9 & 10 oct, Le Liberté, Toulon • La Thérapie d’Emmanuel Macron, 3 > 9 nov, Châteauvallon, Ollioules. Rens: chateauvallon-liberte.fr
photo : La Vie et la mort de J. Chirac, roi des Français © Simon Loiseau