04 Nov Didier Deschamps : « La danse est un acte politique »
Pour sa 26e édition, le Festival de danse Cannes Côte d’Azur met à l’honneur 25 compagnies, représentant 11 pays, avec un éclairage cette année sur l’Australie. Un événement fédérateur proposé par le Palais des Festivals, en partenariat avec de nombreux lieux des Alpes-Maritimes et du Var : Cineum et Théâtre La Licorne (Cannes), Anthéa (Antibes), Le Forum (Carros), Le Forum – Estérel Côte d’Azur (Fréjus), Scène 55 (Mougins), Théâtre de Grasse, Théâtres en Dracénie (Draguignan) et Théâtre National de Nice. Rencontre avec son directeur artistique depuis 2023, par ailleurs danseur et chorégraphe, le passionné Didier Deschamps. L’autre meneur d’équipes…
Avant de devenir le directeur artistique du Festival de danse Cannes Côte d’Azur, vous avez été danseur et chorégraphe. Retracez-nous les grandes lignes de votre parcours.
Je suis effectivement danseur de formation. J’ai commencé d’abord à Lyon, ma ville natale, auprès de Michel Hallet Eghayan puis au Centre International de Danse à Paris et au studio de Merce Cunningham à New York. J’ai dansé dans diverses compagnies nationales et internationales (comme celles de Régine Chopinot ou de l’Opéra de Lyon). Cette activité-passion m’a nourri. Puis j’ai été nommé inspecteur général de la danse, puis délégué à la danse puis directeur du Centre chorégraphique national-Ballet de Lorraine et directeur du Théâtre national de la Danse de Chaillot, à Paris. Je suis également membre correspondant de l’Académie des beaux-arts de Paris, section Chorégraphie.
Quel est votre défi depuis votre prise de fonction en 2023 ?
Mon défi est de présenter un festival qui propose la plus grande diversité de formes de danses, venues du monde entier. Ce festival n’est pas thématique. Je suis très curieux de toutes les propositions, mais je privilégie « la danse qui danse », celle qui investit le plateau.
Qui est à l’origine de ce festival créé en 1985 ?
La ville de Cannes. Mais la grande danseuse et chorégraphe Rosella Hightower a joué un rôle déterminant dans la création de ce Festival. Celui-ci est aussi une prolongation de l’école de danse, devenue depuis le Pôle National Supérieur de Danse (PSND) Rosella Hightower Cannes-Mougins. J’en profite pour remercier et exprimer ma reconnaissance à la ville de Cannes, pour son investissement sans faille dans la culture et la danse en particulier. Dans certaines villes, la culture passe malheureusement à la trappe et certains festivals sont hélas annulés.
Cette édition représente un changement dans la continuité ou une rupture ?
La continuité sur les grands principes, et des touches spécifiques, propres à chaque édition. Cette année, nous mettons particulièrement en avant le dialogue entre la danse et la musique, au travers d’œuvres emblématiques – Mahler, Ravel, Poulenc… – et de créations sonores contemporaines – percussions live, voix de Nina Simone, jazz… Nous mettons également la lumière sur deux grandes troupes australiennes, Dancenorth et Stephanie Lake Company, toutes deux axées sur la danse contemporaine.
Quels vont être les points d’orgue de cette édition ?
Le week-end d’ouverture présente justement le travail de ces deux compagnies australiennes. Le corps est véritablement au centre de leur expression et de leur écriture, un corps extrêmement développé et puissant. Qualité spécifique et remarquable, chaque danseur a un rapport très fort avec l’environnement et la nature.
Autre aspect prégnant du programme, l’importance d’être en lien avec le « lointain ». Par exemple, pour la 1e fois en France, nous accueillons une grande troupe de Corée du Sud, Modern Table Dance Company. Ils ont la spécificité de travailler à partir de la danse traditionnelle coréenne, mais avec une vision contemporaine. Les danseurs sont tous vêtus de blanc, le spectacle ne lâche pas le public du début à la fin, la forme est très puissante.
La programmation fait preuve d’une grande diversité. La danse peut-elle encore être un vecteur d’ouverture et de dialogue entre les cultures ?
Je suis très heureux de présenter cette 26e édition, car plus de 11 pays sont représentés à travers 25 compagnies. Je suis très attaché à la présence d’artistes et compagnies françaises (ndlr: le festival accueillera Pierre Rigal – Cie Minute, Théo Touvet, Anne Guyen – Cie Par Terre, Cie Leïla Ka, Cie Amala Dianor, Malandain Ballet Biarritz, Thibault Eiferman & Alice Vasseur, Jann Galois – Agora Cité Internationale de la Danse, Ballet de l’Opéra de Lyon, ou encore Massimo Fusco – Corps Magnétiques) et à l’ouverture et à la circulation de la danse vers d’autres pays (ndlr: le Portugal avec Marco Silva Ferreira, la Grèce avec Christos Papadopoulos, la Suisse avec Edouard Hue – Beaver Dam Company, l’Argentine avec Daniel Proietto, l’Italie avec Silvia Gribaudi, l’Espagne avec Iker Karrera, Israël avec Emanuel Gat).
Nous sommes à un moment de notre histoire où le monde à une fâcheuse tendance au repli, à se méfier de l’étranger. La culture doit jouer à fond la carte de l’enrichissement mutuel, du respect, des échanges et de la découverte des autres. C’est capital.
Autres temps forts, le Mov’in Cannes et… la Giga barre !
Le Mov’in Cannes est une compétition internationale de courts métrages de danse. Cette compétition est devenue un événement traditionnel du Festival. Le Mov’in a beaucoup d’intérêts et de vertus : il se base sur un réseau de partenaires dans le monde entier et il met en avant le travail des écoles de danse et de cinéma de la Côte d’Azur. Le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris s’est joint à nous. Cette 3e édition amène les étudiants à réaliser un vrai travail, à lire les images, à développer leur propre point de vue, ce qui est essentiel quand on est un artiste. Le travail se déroule tout au long de l’année et crée donc un lien unique avec les institutions cannoises. Le Mov’in est co-dirigée par Éric Oberdorff, un complice extrêmement précieux dans cette aventure-là.
Quant à la Giga barre, elle a été inventée par le chorégraphe Thierry Malandain, à Biarritz. Il s’agit d’un événement en plein air, à proximité de la Croisette, se déroulant chaque dimanche, qui invite des amateurs à entrer dans le mouvement, à s’intéresser à la danse et à ce qu’il y a derrière les spectacles. Malandain est également présent dans le Festival à travers un documentaire, et un spectacle, Midi-Minuit, du CCN Malandain Ballet Biarritz.
Vous avez également conservé les partenariats historiques avec divers lieux de culture des Alpes-Maritimes et du Var…
L’une des grandes chances de ce Festival est d’avoir de nombreuses villes et scènes pour partenaires. C’est très rare et très plaisant de travailler avec ces nombreuses équipes. Cela permet d’enrichir nos offres, de disposer de propositions différentes et de tenir compte de tous les publics.
L’affiche du Festival est particulièrement réussie. Cela évoque plusieurs styles de danses à la fois, et même un aspect de la tauromachie ?
Cela évoque la tauromachie même s’il n’y a aucun lien ! Cette image est puissante et douce à la fois. On ne sait pas si le danseur chute ou s’il est en suspension. L’affiche résume bien la diversité de notre programme. Elle interpelle le regard et fait rêver.
Des événements sont même programmés avant le Festival ?
Oui, des ateliers de pratique, des spectacles, des masterclasses… Je m’en réjouis pour le public qui n’est pas obligé d’attendre le Festival pour faire des découvertes. C’est une belle manière d’enrichir la programmation de danse de Cannes. C’est en fait toute une saison qui se développe avec la ville.
La danse ne s’arrête donc pas après le festival ?
De nombreux ateliers se déroulent toute l’année. Un grand nombre d’élèves par exemple bénéficient d’échanges privilégiés avec les artistes. Cela s’inscrit dans la démarche EAC (Éducation artistique et culturelle). Dès 2017, Cannes a été la première ville en France à être labellisée 100% EAC. Tous les jeunes cannois, de la maternelle au lycée, bénéficient de rencontres et pratiques artistiques. Et la programmation danse se poursuit au Palais des Festivals en 2027.
Selon vous, quelle place occupe la danse ces dernières années ?
La danse a connu une extraordinaire expansion, et un intérêt croissant. En fait, tout le monde danse ! Lors des anniversaires, des mariages, de chaque moment festif. C’est une évidence pour beaucoup, et la pratique amateur s’est considérablement développée. C’est une grande chance de pouvoir pratiquer la danse, car tant de pays l’interdisent, et malheureusement surtout aux femmes. La danse est un acte politique. La revendication des corps, c’est la revendication de la liberté tout court.
Et vous-même, dansez-vous toujours ?
La santé mentale et corporelle se détermine par la capacité à conserver sa mobilité. Je danse tous les jours ! En fonction de mon agenda, je pratique un ensemble d’exercices, à la barre et au sol, durant 20 à 50 min. Pour un danseur, c’est vital de rester connecté à son corps, au moment, à l’espace. D’ailleurs, les rares fois où je ne danse pas, j’ai mal partout !
21 nov > 6 déc, lieux divers, Cannes. Rens: festivaldedanse-cannes.com
photo : Dancenorth – Wayfinder © David Kelly