À Monaco, 20 ans de haute-couture acoustique

À Monaco, 20 ans de haute-couture acoustique

Aventure esthétique amorcée en 2006 par le regretté Jean-René Palacio, le Monte-Carlo Jazz Festival marque 20 ans de swing, de métissages et de fulgurances sous les ors de la Salle Garnier. Du 18 au 29 novembre 2026, la Principauté accueille une édition anniversaire à la programmation dense. Entre voix souveraines, polyrythmies urbaines, groove acid-jazz, échappées prog-rock et jam sessions au Café de la Rotonde, voyage au cœur d’une programmation où l’instrumentation côtoie l’émotion.

Vingt ans. Dans le grand livre du jazz, deux décennies représentent à la fois un battement de cils et le temps nécessaire pour ancrer une véritable tradition. Lorsque Jean-René Palacio imagine en 2006 le Monte-Carlo Jazz Festival sous le Haut Patronage de S.A.S. le Prince Albert II de Monaco, l’ambition relevait de la haute voltige acoustique : transposer l’esprit mythique du Jazz at the Philharmonic au cœur d’un écrin lyrique du XIXe siècle, la Salle Garnier de l’Opéra de Monte-Carlo. Un défi relevé, faisant dialoguer la ferveur de la note bleue avec l’architecture Belle Époque. Il réintroduisait ainsi la tradition que le Festival de Jazz de Nice avait instaurée dès 1948, en lançant sa première édition en hiver, alors haute saison touristique sur la Riviera.

Pour cette 20e édition, le festival fidèle à la Société des Bains de Mer réaffirme ce qui fait sa signature intellectuelle et auditive : un équilibre entre respect de la grande tradition jazzique (l’art de la ballade, la science du scat, la maîtrise du swing manouche) et ouverture sans complexe sur les esthétiques voisines – du funk cuivré au soul-gospel sud-africain, en passant par l’électro-jazz minimaliste et le rock progressif.

Mais la singularité du festival ne se limite pas uniquement à la scène principale. Tout au long des festivités, le cœur battant de l’improvisation se déplace au Café de la Rotonde, situé dans l’Atrium du Casino de Monte-Carlo. Dès l’apéro avec les Before, et tard dans la nuit lors des After, ce lieu feutré se transforme en un club de jazz authentique où s’enchaînent les jam-sessions. Musiciens des groupes officiels, sidemen d’élite et virtuoses locaux s’y retrouvent sans contrainte de grille ni de programme pour faire tourner les standards, croiser les cuivres et pousser l’art du chorus jusqu’aux premières lueurs de l’aube.

Mercredi 18 novembre
Transmission et premiers éclats de la Rotonde

Le jazz est une langue vivante dont la syntaxe se transmet par compagnonnage et écoute mutuelle. C’est tout naturellement par un concert d’ouverture confié aux jeunes talents et enseignants du département Jazz de l’Académie de Musique Rainier III que s’ouvrent les festivités à la Salle Garnier à 20 h 30. Plus qu’un simple exercice d’école, ce rendez-vous inaugural met en lumière la fraîcheur et la rigueur de la relève locale. Dans une alternance de relecture d’arrangements historiques de big bands, de thèmes de bebop revisités et de compositions originales d’élèves aguerris, la soirée pose la première pierre d’un édifice placé sous le signe de l’exigence et de la passion communicative.

Before & After au Café de la Rotonde : dès le premier soir, le Café de la Rotonde ouvrira ses portes au Before inaugural. À l’issue du concert de l’Académie, l’After accueillera la première jam-session officielle du festival. Les professeurs et les élèves de Rainier III y rejoindront les musiciens de la scène régionale pour une confrontation intergénérationnelle stimulante sur des grilles bop et hard-bop.

Vendredi 20 novembre
Art souverain du chant avec Youn Sun Nah et Gregory Porter

La première grande messe vocale du festival réunit deux artistes de la scène internationale contemporaine, avec un double plateau de grande classe. Youn Sun Nah fera tout d’abord étalage de son registre vocal. Capable de passer en une fraction de seconde d’un murmure minimaliste à des passages vocaux intenses, la chanteuse séoulite transforme chaque scène en un laboratoire d’émotions. Son travail sur le timbre, l’utilisation de l’espace sonore et la connexion que l’on croirait presque télépathique avec ses musiciens témoignent d’une grande créativité, où le jazz rencontre le folk et les musiques du monde.

Lui succèdera le baryton chaleureux de Gregory Porter. Coiffé de son éternelle cagoule, le chanteur à la stature de géant doux incarne un jazz-soul généreux. Sacré deux fois aux Grammy Awards pour ses albums Liquid Spirit et Take me to the Alley, héritier légitime de Nat King Cole, Bill Withers et Donny Hathaway, le natif de Bakersfield déploie un phrasé impeccable, posé sur un groove solide. Qu’il s’agisse de ballades poignantes et ou d’hymnes gospel-jazz cuivrés, sa voix devrait enrober la Salle Garnier d’une élégance intemporelle. 

Before & After au Café de la Rotonde : tandis que le Before mettra en bouche le public avec un duo contrebasse-piano d’une grande finesse, l’After proposera une jam-session aux teintes résolument soul-jazz. Les sidemen de la formation de Gregory Porter feront grimper la température en improvisant sur des thèmes de Jimmy Smith, Horace Silver et Lee Morgan.

Samedi 21 novembre
Polyphonies zouloues et grâce feutrée avec le Thanda Choir et Melody Gardot

Le premier samedi soir est consacré au pouvoir de la voix sous sa forme la plus collective et la plus intime. Pour sa première tournée internationale, le Thanda Choir ouvrira la soirée avec la puissance de ses harmonies vocales sud-africaines. Porté par un élan collectif où la polyphonie devient un acte de communion, le chœur déploie une énergie organique, faite de rythmes scandés et de mélodies lumineuses qui célèbrent la fraternité et le sacré.

Puis, dans une pénombre tamisée, Melody Gardot fera son entrée. Avec style, forcément. La chanteuse et compositrice américaine, figure du jazz vocal feutré, distille un art du storytelling musical. Sa voix suave, teintée de mélancolie bluesy et d’inflexions bossa nova, a été gravée sur plusieurs disques majeurs, et son oeuvre a fait l’objet d’une compilation, The Essential Melody Gardot, parue en 2024. « J’ai essayé de créer une ambiance comme on le ferait avec une liste de chansons, en particulier pour le vinyle, afin que chaque face ait une atmosphère« , précise l’artiste. Soutenue par un orchestre où les arrangements de cordes épousent la rondeur d’une contrebasse boisée, Melody Gardot transforme chaque note en une confidence sensuelle.

Before & After au Café de la Rotonde : l’ambiance du Before fera la part belle aux sonorités lointaines avec des percussions acoustiques. Durant l’After, la jam-session basculera vers la bossa-nova et le blues lent. Sous le regard éclairé de mélomanes noctambules, les musiciens réinventeront Jobim et Cole Porter dans une atmosphère intime et complice.

Dimanche 22 novembre 
Toile et notes bleues avec la projection de L’Homme au bras d’or

En partenariat avec l’Institut audiovisuel de Monaco, le festival célèbre l’alliance historique entre le jazz et le 7e Art, avec la projection du chef-d’œuvre d’Otto Preminger sorti en 1955, L’Homme au bras d’or (The Man with the Golden Arm).

Dans ce film culte, Frank Sinatra incarne Frankie Machine, un batteur de jazz luttant contre ses démons et les pièges de l’addiction. La projection prend toute sa dimension musicale grâce à la partition signée Elmer Bernstein – l’une des premières bandes originales de film entièrement écrites pour un ensemble de jazz moderne. Les cuivres stridents, la contrebasse obsessionnelle et les solos de batterie fiévreux soulignent la tension dramatique, rappelant combien le jazz a façonné la modernité cinématique hollywoodienne. Avec ce film, Preminger rue dans les brancards contre la censure, démissionne de l’Association des Producteurs, et revendique son indépendance. Sans doute le film le plus engagé du cinéaste !

Before & After au Café de la Rotonde : soirée cinéma oblige, les jam-sessions s’articuleront autour des plus célèbres thèmes de films (d’Elmer Bernstein à Miles Davis pour Ascenseur pour l’échafaud), offrant aux solistes un terrain d’expression dramatique et cinématographique.

Mercredi 25 novembre
Audace des générations avec Tyreek McDole et Selah Sue & The Gallands

Le festival reprendra de plus belle le mercredi 25 novembre avec une soirée tournée vers la modernité, l’hybridation et la virtuosité rythmique. La soirée débutera avec Tyreek McDole, révélation du jazz vocal masculin. Lauréat du concours Sarah Vaughan, le jeune baryton haïtiano-américain impressionne par la maturité de son phrasé, sa science du swing traditionnel et la chaleur d’un timbre qui rappelle les maîtres des années 1950, tout en insufflant des accents caribéens subtils.

En seconde partie, la chanteuse belge Selah Sue investira la scène en compagnie de The Gallands, duo formé par le batteur Stéphane Galland (Aka Moon) et son fils, le pianiste et claviériste Élia Galland. En mars dernier, ils sortaient le disque Movin’, conçu comme un véritable projet de groupe et qui témoigne de cette alchimie entre les trois artistes. Un opus mixé par Russell Elevado, figure de la soul contemporaine, et déjà derrière les albums d’Alicia Keys, D’Angelo ou Jon Batiste. Ensemble, ils déploieront un univers soul-funk-jazz hautement organique, où la voix rocailleuse et habitée de Selah Sue fusionne avec une rythmique complexe, syncopée et résolument moderne.

Before & After au Café de la Rotonde : après la décharge électrique de la Salle Garnier, les deux jam-sessions se transformeront en laboratoire du rythme. Virtuoses du beat et bassistes s’en donneront à cœur joie dans des joutes improvisées où le groove hip-hop croisera l’improvisation libre.

Jeudi 26 novembre
Impulsion contemporaine entre GoGo Penguin et The Brand New Heavies

Changement de décor le jeudi 26 novembre pour une soirée sous le signe du groove, de l’expérimentation et de la danse. Les Britanniques de GoGo Penguin ouvriront le bal avec leur formule piano-contrebasse-batterie renouvelée. Venus de Manchester, les trois musiciens distillent un jazz acoustique aux structures empruntées à la musique électronique, à la drum’n’bass et au minimalisme répétitif. Leur dernier album Necessary Fictions, sorti en juin 2025, poussait l’exploration à son paroxysme, au son de synthétiseurs modulaires, de Moog Grandmother et de basse électrique. Entre arpèges de piano rapides, contrebasse hypnotique et métriques de batterie chirurgicales, chacune de leurs prestations offre une transe cérébrale moderne. À Monaco, ils se produiront avec un invité : l’auteur-compositeur-interprète britanno-ougandais Daudi Matsiko.

Place ensuite aux pionniers londoniens de l’Acid Jazz : The Brand New Heavies. Depuis le début des années 90, cette formation fait vibrer les salles du monde entier grâce à sa section rythmique solide, ses cuivres brillants et ses riffs de guitare funk. Seuls membres fondateurs encore présents, Simon Bartholomew (chant, guitare) et Andrew Levy (basse, claviers), ont été notamment rejoints en 2018 par la chanteuse Angela Ricci, avant de sortir leur dernier opus en date, TBNH, l’année suivante. On peut s’attendre à une véritable fête cuivrée qui devrait faire faire bondir le public monégasque de ses fauteuils.

Before & After au Café de la Rotonde : la Rotonde s’enflammera dès le Before, mais c’est clairement lors de l’After que le lieu atteindra son point d’ébullition : rejointe par des membres des Brand New Heavies, la jam-session basculera dans une démonstration de funk instrumental. Slaps de basse, riffs de cuivres incisifs et tourneries syncopées feront danser l’Atrium du Casino jusqu’à tard dans la nuit.

Vendredi 27 novembre
Échappée belle et rock progressif avec Marillion

Fidèle à la tradition d’ouverture initiée par le festival, la soirée du vendredi 27 novembre sera consacrée au rock progressif raffiné du groupe britannique Marillion. Emmené par le chant habité et expressif de Steve Hogarth et la guitare lyrique de Steve Rothery, le quintette propose une traversée sonore faite de compositions amples, d’envolées harmoniques et de nappes de claviers complexes. Revendiquant une totale liberté artistique, le dernier album du groupe, An Hour Before It’s Dark (2022), a marqué les esprits par son humanité et son regard sensible sur les enjeux contemporains. Dans l’acoustique de la Salle Garnier, la musique de Marillion dévoilera toute sa richesse instrumentale, prouvant que la recherche d’exigence, le sens de l’improvisation et la virtuosité transcendent les frontières des genres musicaux.

Before & After au Café de la Rotonde : avec la couleur musicale du jour, le Before privilégiera les textures planantes. Lors de l’After, la jam-session explorera les ponts entre jazz fusion et envolées lyriques, où guitares électriques et claviers vintage se livreront à des dialogues harmoniques denses et audacieux.

Samedi 28 novembre
Swing poétique avec Lila-May et Thomas Dutronc

Pour l’avant-dernière soirée du festival, la chanson française et le swing manouche s’invitent à l’Opéra ! En première partie, l’autrice-compositrice Lila-May distillera une pop-jazz élégante et sensible. Avec une voix d’une grande fraîcheur et une maturité rare, la jeune femme qui s’est fait connaître sur Tik Tok en 2024 avec le titre Ain’t Going Anywhere a réussi le pari de réconcilier la Gen Z avec le jazz en l’ouvrant aux codes musicaux d’aujourd’hui. Sa voix claire et son écriture poétique apporteront une fraîcheur intime et délicate sur le plateau de la Salle Garnier.

Révélé en 2007 avec son 1er album solo Comme un manouche sans guitare, rapidement classé disque d’or et dont le titre éponyme lui vaudra la Victoire de la chanson originale de l’année en 2009, Thomas Dutronc entrera en scène avec un spectacle placé sous le signe du cool jazz, rendant un hommage aux figures tutélaires de Chet Baker et Django Reinhardt. Entouré de virtuoses de la guitare manouche et de cuivres feutrés, Dutronc déploiera son ironie élégante, son sens de la mélodie et une technique guitaristique qui ne doit rien au hasard. Un moment d’une grande convivialité où la malice française épouse un swing raffiné.

Before & After au Café de la Rotonde : au vu de la programmation, le Café de la Rotonde se transformera forcément en Saint-Germain-des-Prés méditerranéen. Lors de l’After, les guitares manouches seront également de sortie. Dans la plus pure tradition des boîtes du Quartier Latin, la jam-session enchaînera les pompes frénétiques, les solos de guitare véloces et les interventions de trompette façon Chet Baker.

Dimanche 29 novembre
Ferveur du Soweto Gospel Choir et grande Jam de clôture

Pour sceller 20 ans d’histoire et de musique, le Monte-Carlo Jazz Festival confie son concert de clôture au légendaire Soweto Gospel Choir sur la scène de la Salle Garnier. Lauréat de 2 Emmy Awards et de 3 Grammy Awards, le groupe sud-africain présentera son spectacle JOY, qui célèbre l’héritage durable de Nelson Mandela, à travers les chants et hymnes de sa lutte pour la liberté. Vêtus de leurs tenues traditionnelles aux couleurs éclatantes, les chanteurs, danseurs et musiciens délivreront une prestation mêlant spiritualité et énergie, entre chants sacrés en zoulou, xhosa ou sotho, et reprises de classiques contemporains internationaux.

La Grande Jam-Session de Clôture au Café de la Rotonde : une fois les derniers applaudissements retombés à la Salle Garnier, l’ensemble du public, les artistes, les organisateurs et les musiciens invités se dirigeront vers le Café de la Rotonde pour un rendez-vous attendu des passionnés : la grande Jam Session de Clôture. Pour cet ultime rendez-vous, célébrant les 20 ans du festival, les barrières stylistiques sauteront définitivement. Autour du piano à queue de la Rotonde, un house band énergique accueillera tour à tour tous les solistes encore présents sur le Rocher. Les cuivres s’affronteront dans de joyeux chases (procédé d’impro où deux ou plusieurs instruments se répondent et s’opposent), tandis que les chanteurs lanceront des chœurs spontanés et que les rythmiques se relaieront sans interruption. Un marathon du swing et du groove qui s’étirera jusqu’au petit matin, célébrant dans la fraternité, la sueur et la fête deux décennies d’un festival qui a marqué les deux premières décennies de ce XXIe siècle.

18 > 29 nov, Salle Garnier de l’Opéra de Monte-Carlo & Café Rotonde, Monaco. Rens: montecarlolive.com

photo : Melody Gardot © DR

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