Impressions aquatiques élémentaires

Impressions aquatiques élémentaires

Considéré comme une figure majeure de l’art abstrait de la deuxième moitié du XXe siècle, Ellsworth Kelly (1923-2015), qui bénéficie d’une exposition à la Fondation Maeght, n’a cessé de brouiller les pistes, comme s’il s’agissait pour lui, toujours, non sans une certaine ironie, de se mesurer au monde, dans sa stricte réalité, afin d’en extraire la substance. Regarder la nature en amont de toute pensée restera l’essence même de son aventure artistique.

C’est en tant que soldat américain mobilisé durant la Seconde Guerre mondiale qu’Ellsworth Kelly découvre la France. Après avoir étudié la peinture à Boston, il s’établit à Paris en 1948, où il exposera en 1951 avant de s’installer quelques années plus tard à New York. Mais l’expérience française, la découverte de Matisse pour la découpe des formes et ses champs colorés, ainsi que celle de l’eau avec Monet et ses Nymphéas à Giverny, le marqueront durablement. 

C’est cette eau qui devient paradoxalement le fil directeur de cette exposition Aux bords de l’eau conçue par le grand spécialiste de l’artiste, Éric de Chassey. Paradoxe puisque l’élément liquide s’affronte au concept même de l’abstraction censé être au cœur des préoccupations de l’artiste américain. Et il y a cette belle toile de 1952 dans laquelle il rend hommage à Monet, quand le vert s’impose dans un troublant monochrome. L’eau permet ici une traversée des apparences, une expérience du regard qui se construit à travers ses mouvements ou sa surface miroitante et ses effets de lumière. C’est elle qu’Ellsworth Kelly explore avec des photos ou des cartes postales qu’il déstructure à l’aide de collages aléatoires pour en extraire l’essence même de cette expérience de la vision qu’il ne cessera de traquer. Et cette quête, il la poursuivra entre mers et rivières, en Amérique ou à Belle-Île, à Sanary ou ailleurs dans cette France dans laquelle il reviendra souvent.

L’exposition fait aussi écho à celle de 1958, déjà à la Galerie Maeght. Elle se déroule, presque sur un mode ludique, sur des jeux d’échelle entre des pièces intimes et d’autres, monumentales. Voir, c’est se mesurer à l’espace avant même que la pensée n’y imprime sa marque. Il ne s’agit plus d’inventer mais d’observer. Prélever l’essentiel, les sensations. Les traduire dans une syntaxe et un vocabulaire minimalistes, par des lignes épurées, des courbes et des formes géométriques claudicantes pour dire le monde dans ce balbutiement du regard, quand peinture, sculpture ou architecture jouent d’un commun accord. Saturée, la couleur irradie l’espace quand, ailleurs, le blanc et le noir se modulent sur de saisissants bas-reliefs. La rectitude d’un carré se heurte à des arcs, à des entrelacements d’un jaune éclatant ou à des explosions de rouge.

Pourtant, l’eau reste là, tapie dans son territoire de silence avant que la vision ne l’entame. Et c’est celle-ci qu’Ellsworth Kelly effleure avant même qu’elle ne se dévoile. Il la capture alors dans la seule exactitude des sensations, pour une vision globale à vocation universelle.

27 juin > 15 nov, Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence. Rens: fondation-maeght.com

photo : Ellsworth Kelly, Untitled, 2004, acier inoxydable peint, 88,3 x 401,3 x 5,1 cm, Private collection © Ellsworth Kelly Foundation, Photo Thérèse Verrat et Vincent Toussaint pour la Fondation Maeght