07 Oct À La Semeuse, « l’humain plutôt que la perfection »
À Nice, l’association La Semeuse, dirigée par Frédéric Rey, a annoncé le programme de sa saison 2026-2027, avec l’ambition de mêler mémoire collective, rire et questionnements intimes. Une programmation qui fait de ses spectacles un miroir de nos sociétés.
Fidèle à son identité citoyenne et engagée, La Semeuse conçoit le théâtre comme un moyen d’éducation populaire plus que comme un simple divertissement. Sans tomber dans « l’esprit militant« , indique Frédéric Rey, programmateur et chef des établissements culturels rassemblant le Théâtre de La Semeuse et le Centre culturel La Providence, la nouvelle saison se veut un outil de réflexion sur la société et la démocratie. De la satire populaire aux œuvres contemporaines, en passant par la musique ancienne et les cultures du monde, la programmation s’annonce diverse et cherche avant tout à toucher les spectateurs. Cette vocation d’éducation populaire et cette ouverture à différentes formes artistiques sont d’ailleurs au cœur de l’identité revendiquée par La Semeuse.
Devoir de mémoire et de résistance
Cette notion d’humanité s’incarne dans le choix de mettre à l’honneur la mémoire des Niçois, 10 ans après l’attentat du 14 juillet 2016, avec Prom_14, en octobre prochain. Une pièce créée en juin, déjà à La Semeuse ! Alors qu’il perd sa fille de 12 ans lors du drame, Thierry Vimal se constitue partie civile et assiste au procès antiterroriste qui se tient à Paris en 2022. De cette immersion au tribunal, il tire des chroniques sous forme de poèmes, adaptées en un seul-en-scène avec Julien Storini, dirigé par Jonathan Gensburger. Une pièce d’une forte intensité émotionnelle, qui pourtant ne tombe jamais dans le pathos : « Notre intention n’est certainement pas de plonger le public au cœur de l’horreur (…) il s’agit plutôt de faire vivre au spectateur la chronologie des différentes séquences de l’audience, depuis son ouverture jusqu’au verdict, l’invitant à découvrir le déroulement et l’atmosphère d’un procès antiterroriste historique, à travers une vision décalée« , précise Thierry Vimal.
En prolongeant ce caractère mémoriel, la pièce Slovo, jouée les 27 et 28 novembre, permet de se questionner sur la liberté de création et la place de l’artiste dans une dictature. En 1930, en URSS sous le régime de Staline, la maison Slovo, à Kharkiv, incarne l’essor et la promesse d’un avenir pour la culture ukrainienne, avant de devenir le symbole de sa condamnation. À travers le destin de cinq amis artistes, cette œuvre montre comment les illusions s’effondrent dans un régime totalitaire. Inspirée de faits réels, cette pièce est mise en scène par la jeune Ukrainienne Tetiana Ohii.
La veine « politique » se poursuit avec le spectacle de José Sanchis Sinisterra, ¡Ay, Carmela!, du 29 au 31 janvier. Interprétée par la Cie Barakin Teatro, elle met en scène deux artistes de variétés pris dans la guerre civile espagnole et contraints de jouer devant des soldats franquistes et des prisonniers républicains promis à l’exécution. Une pièce qui interroge notamment la place de l’artiste face à la violence politique et aux rapports de pouvoir.
Le rire comme miroir critique
Structure citoyenne, La Semeuse rappelle aussi que la comédie permet de porter un regard critique sur les travers de notre société. « Que ce soit avec la Commedia dell’arte, Slovo, Prom_14, ça n’est jamais un simple divertissement, il y a toujours une réflexion sur la société. (…) Même la Commedia, art assez léger et populaire, reste très souvent satirique et politique au sens où elle réfléchit sur le devenir d’une société« , explique Frédéric Rey.
Le public pourra retrouver cet esprit satirique en novembre à travers Les aventures du capitaine Rodomonte, seconde création de la Cie Barakin Theatro cette saison. Dans l’Espagne d’autrefois, le capitaine Rodomonte et Tabarin, fils de boulanger, se lancent dans une quête fantastique pour délivrer Isabella, enfermée aux Enfers par le magicien Athalas. Par l’humour, les chants, les danses et les lazzi de la commedia dell’arte, le spectacle multiplie les coups de théâtre et les situations burlesques.
Des formes qui sortent des cadres
Au-delà de la comédie, certaines œuvres viendront bousculer les codes avec des propositions parfois insolites. À l’instar des 7 dernières balades de Mémé Jeanine, présenté en décembre. Mêlant théâtre d’objets, récit et marionnettes, la pièce s’inscrit dans les recherches menées par Stéphan Ramirez et sa Cie La Charrette aux tiroirs, fondée en 2022 et engagée dans les écritures du réel.
Une dynamique qui se poursuit en mars avec le spectacle Spirit de l’Institut Dehif. Théâtre, mentalisme, magie, hypnose… Ici, on joue avec nos perceptions en nous invitant à questionner ce que nous croyons savoir du monde visible et de l’invisible.
Et puisqu’une vie sans musique ne vaut pas d’être vécue, plusieurs rendez-vous jalonneront cette saison, comme ce concert de musique indienne, L’esprit du Cachemire, avec Abhay Rustum Sopori et Nihar Mehta, le 18 octobre, une soirée muzik zak avec le trip-hop-punk de DullBoy et le rock alternatif de One for Jude, le 24 octobre, ou encore les rendez-vous avec l’Ensemble de la Société de Musique Ancienne de Nice, en résidence au Centre Culturel La Providence. Le premier d’entre eux, le 10 octobre, mêlera des airs de Cour français et des chants italiens dans un programme intitulé Dolci Sospiri. Un voyage musical au XVIIe siècle, de Lambert à Monteverdi, en passant par Charpentier, Caccini et Strozzi.
Ceci n’est qu’un maigre aperçu de cette saison 2026-2027, mais la diversité des propositions, dont quelques-unes proposées dans le cadre des Rencontres culturelles de la Fondation de Cessole, et la place accordée aux talents régionaux, démontre bien que La Semeuse fait le choix d’assumer cette part de risque inhérente au spectacle vivant : « Les gens aiment le risque, et ce n’est pas la perfection que l’on recherche au théâtre, c’est l’humain« , conclut Frédéric Rey.
Rens: lasemeuse.asso.fr
photo : Les 7 dernières balades de Mémé Jeanine © Gaelle Simon