07 Oct Abd Al Malik : « L’importance et l’urgence de la réconciliation »
En 2006, Abd Al Malik sortait Gibraltar, album-manifeste sur l’identité, entre rap, slam, jazz, chanson et littérature. Deux décennies plus tard, le rappeur revient sur cette œuvre qui n’a rien perdu de ses interrogations avec le spectacle Gibraltar, identités réconciliées, programmé à Draguignan, Sainte-Maxime et Antibes.
Avec Gibraltar, son 2e album solo, Abd Al Malik entreprenait de faire tomber quelques frontières. Celles qui séparaient le rap de la chanson, du jazz, de la poésie ou de la littérature, mais aussi celles qui fractionnaient son identité. « Je suis né dans le quatorzième arrondissement de Paris, mes parents sont originaires du Congo et j’ai grandi dans une cité HLM de Strasbourg. Je suis donc Français, Alsacien, aux racines africaines, et musulman aussi« , explique l’artiste, qui cherchait alors à sortir du sentiment de morcellement. « Qui suis-je donc vraiment ? Qui sommes-nous collectivement ?« , interroge-t-il aujourd’hui à l’évocation de son nouveau spectacle.
À l’époque, Gibraltar détonne. Le disque délaisse certains codes du rap pour privilégier le spoken word, les arrangements acoustiques et les références à la chanson française. Régis Ceccarelli et Gérard Jouannest, qui avaient notamment travaillé avec Jacques Brel, contribuent à cette hybridation. L’instru du Sinnerman de Nina Simone devient le sample de la chanson-titre, qui raconte la fuite d’un jeune « gangsta rappeur » vers le Maroc : une traversée de la Méditerranée qui devient métaphore du passage d’un monde à l’autre. On pense forcément à Saul Williams, son alter ego américain, poète, écrivain, acteur et rappeur, par sa façon de mêler les genres et d’appuyer son propos dans un engagement citoyen constant.
En 2026, peu de choses ont changé finalement. Mais Abd Al Malik ne parle plus seulement de ses propres identités multiples : « Célébrer Gibraltar vingt ans après sa sortie, c’est suggérer aujourd’hui l’importance et l’urgence de la réconciliation : un dialogue de soi à soi-même et de soi-même aux autres. » Dans un contexte où les questions de frontières, de migration et d’appartenance occupent une place croissante dans le débat public, la question posée en 2006 demeure ouverte. En France, le RN ne cesse de recueillir toujours plus de suffrages et le racisme est de plus en plus décomplexé, tandis qu’à l’échelle mondiale, la démocratie est à la peine et les restrictions migratoires en vogue.
Pour Abd Al Malik, la réponse passe par l’art : « L’idée est de présenter un spectacle où s’uniraient l’art visuel, l’art déclamatoire, la danse et la musique pour raconter l’identité comme un universel-en-relation qui émanerait du local et le dépasserait. » Une conception à l’image de sa philosophie qui doit beaucoup à Albert Camus et à sa « pensée de midi », cette recherche d’une « juste mesure » qu’il associe au concept de « mondialité » du romancier et poète martiniquais Édouard Glissant. Un compagnonnage devenu concret depuis son essai Camus, l’art de la révolte publié en 2013, jusqu’à l’adaptation de l’ouvrage Les Justes en 2019, où le rappeur mêlait déjà les disciplines pour faire résonner le combat de ces jeunes anarchistes russes de 1905 avec les enjeux de notre époque.
Quelle que soit sa forme, Gibraltar demeure donc une histoire de passages : entre les cultures, les disciplines et les individus. De quoi confirmer une conviction née il y a 20 ans : « Parler de l’identité, c’était parler du multiple dans l’un et de l’un dans le multiple, comprendre que nous étions des êtres composites. »
16 oct, Théâtre de l’Esplanade, Draguignan. Rens: theatresendracenie.com
30 mars, Anthéa, Antibes. Rens: anthea-antibes.fr
9 avr, Le Carré Sainte-Maxime. Rens: carre-sainte-maxime.fr
photo : Abd Al Malik © Fabien Coste