Le théâtre à la barre

Le théâtre à la barre

En novembre, le Théâtre de Grasse accueille trois spectacles réunis sous l’intitulé Les Procès de l’Histoire, dans le cadre de la 1e édition du festival Lumières sur la Justice.

Les analogies entre théâtre et justice – ou plus précisément le « jeu du procès », comme l’écrivait en 1971 le professeur de droit public Gérard Soulier – sont nombreuses. L’un comme l’autre se déroule dans des lieux consacrés, suivant des règles précises concernant le geste et la parole – voire les parures vestimentaires. Les deux institutions se retrouvent également sur un point : l’effet de catharsis et ses mécanismes, développés par Aristote dans La Poétique. Toutefois, aussi  » noble  » soit-elle, la tragédie chère au philosophe grec n’a pas l’apanage du traitement de l’objet judiciaire sur scène, qui est sans doute l’un des thèmes les plus abordés, tous genres confondus, par les dramaturges de toutes les époques. Et il n’y a rien d’étonnant à cela, car la justice constitue un révélateur de l’état d’une société, et chaque nouvelle « affaire » déchaine les passions ! Le succès des Procès des grands personnages proposés chaque samedi, gratuitement, par le Théâtre national de Nice, le démontre à chaque représentation.

Lumières sur la Justice, acte I

Autant de raisons qui valident la tenue de ce cycle Les Procès de l’Histoire, proposé à l’occasion du festival Lumières sur la Justice, dont la 1e édition, du 19 au 21 novembre, a pour ambition de donner au grand public une image incarnée de la justice à travers des débats, des projections, des expos photos, un salon du livre judiciaire, un défilé de robes d’avocats du monde entier… et des représentations théâtrales. A l’affiche, trois pièces, écrites et mises en scène par une figure respectée du barreau de Paris, membre du Conseil de l’ordre et fou de théâtre, Basile Ader et son épouse Sophie Dumont Ader, visant à redonner vie à des procès qui ont marqué l’histoire politique, sociale et judiciaire française. Un théâtre du réel, à vocation quasi documentaire, porté par une troupe majoritairement composée d’avocats comédiens, qui fait entendre les paroles des protagonistes et interroge les rapports entre justice et pouvoir.

Si Le Procès Manouchian, dit de « l’Affiche rouge » ouvrira le cycle, en reconstituant les déclarations des 23 résistants du groupe Manouchian face aux juges et en redonnant une place à des voix que les nazis ont voulu réduire au silence, et Le Procès de Marie-Antoinette le conclura, en restituant une audience où les enjeux judiciaires se mêlent aux passions révolutionnaires, intéressons-nous au Procès de Bobigny. Car, plus de 50 ans après sa tenue, ce tournant de l’histoire judiciaire continue de résonner plus que jamais dans l’actualité – tant sociétale, que politique et culturelle.

Bobigny, ou le procès d’une loi

8 novembre 1972, Tribunal correctionnel de Bobigny. Marie-Claire Chevalier, 16 ans, qui a avorté après avoir été violée, sa mère, Michèle, et trois autres femmes sont poursuivies pour avortement ou complicité. À l’époque, la loi de 1920 réprime encore l’interruption volontaire de grossesse… Plutôt que de considérer les seuls faits imputés, leur avocate Gisèle Halimi choisit de transformer leur défense en tribune contre une législation devenue intenable : elle met en accusation la loi elle-même, ses conséquences sanitaires et l’injustice sociale qu’elle entretient entre les femmes – les plus aisées pouvant se rendre à l’étranger, les autres étant contraintes à la clandestinité. Soutenue par plusieurs personnalités venues témoigner, dont Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi fait du prétoire une scène politique. Car, au-delà des verdicts, aujourd’hui anecdotiques, l’affaire contribuera à faire évoluer l’opinion et préparera le terrain à la loi Veil, promulguée le 17 janvier 1975, qui légalise et encadre l’IVG. 

Le couple Ader a choisi de restituer la dernière audience de ce procès historique en s’appuyant sur les paroles réellement prononcées, faisant ainsi entendre la force d’une défense qui déborde du cadre individuel pour questionner la responsabilité de la justice face à une loi injuste. Alors que le droit à l’avortement est aujourd’hui inscrit dans la Constitution française, cette reconstitution rappelle que les libertés publiques et droits fondamentaux sont aussi la résultante de combats menés devant les tribunaux – quand ce n’est pas dans la rue !

Le Procès Manouchian, 20 nov 20h • Le Procès de Bobigny, 21 nov 16h • Le Procès de Marie-Antoinette, 21 nov 20h. Théâtre de Grasse. Rens: theatredegrasse.com

photo : visuel illustration Le Procès de Bobigny – Gisèle Halimi, Marie-Claire Chevalier et Michèle Chevalier, Bobigny, 1972 © Getty – Michel Artault

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