Ô miroir, dis- moi qui est queer ?

Ô miroir, dis- moi qui est queer ?

Ouvrir le regard, décloisonner les imaginaires et faire bouger les lignes. Du 23 novembre au 5 décembre, la Scène nationale Châteauvallon-Liberté et l’association Les Ouvreur·es orchestrent la 4e Biennale Queer In&Out à Toulon. 

Dans un contexte politique anxiogène marqué par la résurgence des violences LGBTQIA+phobes, cette manifestation hybride – unique en son genre en France par sa diversité et sa co-construction entre une scène nationale et un acteur associatif – place l’intersectionnalité, le féminisme et la convergence des luttes au cœur des débats. Sans jamais renoncer au plaisir, au spectacle ni au rire. Rencontre et décryptage avec Benoit Arnulf, fondateur des Ouvreur·es et cheville ouvrière de cette aventure culturelle. 

Un ancrage toulonnais essentiel et militant

En terre toulonnaise, l’événement revient de loin. « Cette édition s’est très bien engagée après une période de grande inquiétude liée aux élections municipales« , confie Benoit Arnulf. L’ombre d’une mairie RN aurait en effet transformé le festival en un pur acte de résistance frontale. L’apaisement permet aujourd’hui de poursuivre un travail en profondeur, initié il y a près de 10 ans. En une décennie, le paysage local a profondément changé : autour du festival s’est structuré un véritable écosystème avec la création du Collectif Fiertés Toulon et du Réseau LGBTQIA+ varois, qui assurent un accompagnement médico-social, juridique et militant au quotidien.

Cette assise repose aussi sur un partenariat inédit. « Un festival hybride qui met en avant autant le spectacle vivant que le cinéma, porté à la fois par une association et une scène nationale, ça n’existe nulle part ailleurs en France« , souligne le fondateur. La puissance financière et structurelle de Châteauvallon-Liberté, impulsée par son ex-directeur Charles Berling, offre une vitrine et des moyens considérables à des propositions artistiques qui resteraient sinon hors de portée.

L’intersectionnalité, grille de lecture du monde

Pour cette 4e édition, la programmation fait le choix audacieux d’interroger la notion d’intersectionnalité. Un concept encore trop souvent méconnu. « Un individu n’est pas uniquement une orientation sexuelle, un genre ou une couleur de peau. Les nouvelles générations de militants ont compris la nécessité de s’allier contre toutes les formes de domination : le racisme, l’antisémitisme, le sexisme, la LGBTQIA+phobie« , analyse Benoit Arnulf. L’actualité rappelle tragiquement cette réalité : les attaques et crimes transphobes touchent en premier lieu des personnes racisées.

Pour contrer la prédominance de propositions encore trop souvent cis-masculines, la biennale donne massivement la parole aux femmes et aux voix trans. La table ronde d’ouverture réunit ainsi Lou Trotignon, figure montante du stand-up, l’artiste et activiste Habibitch – qui croise questions postcoloniales et luttes queer –, la drag queen Soa de Muse, ainsi que la philosophe Hourya Bentouhami. Le festival accueille également Virginie Despentes pour Romancero queer, en dialogue avec l’autrice Wendy Delorme qui occupe une place majeure et singulière à la frontière de l’écoféminisme, des luttes queers et de la fiction politique. « C’est l’occasion d’envisager le monde à travers le prisme de la domination. L’écoféminisme dresse un parallèle entre le sexisme et la destruction de la planète, envisagée comme un corps féminin exploité sans son consentement. » Cette trame résonne directement avec les luttes anticoloniales, reliant entre elles les voix minorisées face à un modèle dominant occidental et patriarcal.

Cinéma, scène et éducation

Sur les planches comme à l’écran, la programmation refuse le prêt-à-penser. Le spectacle vivant s’affranchit des cadres classiques : le duo Jonas&Länder présente Coin operated, une performance subversive où le public doit insérer une pièce pour animer les artistes ; Habibitch livre sa conférence dansée Décoloniser le Dance Floor abordant la question de la domination, tandis que le collectif franco-québécois NU·E·S investit la scène avec Quand la neige fond entre mes cuisses.

Côté 7e art, le festival frappe fort. On y découvrira deux documentaires poignants : J’en suis, j’en reste de Marine Place, axé sur l’accompagnement des réfugiés LGBTQIA+, et Cœur secret de Tom Fontenille, portrait intime d’un père entamant sa transition pour devenir Lilou. Également à l’affiche, Teenage Sex and Death at camp Miasma de Jane Schönbrunn, avec Gillian Anderson (Queer Palme à Cannes), privé de sortie en salles françaises par la plateforme Mubi, et le chef-d’œuvre La Bola Negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi, épopée poignante inspirée d’un texte inachevé de García Lorca sur l’homophobie pendant la guerre d’Espagne. Grande nouveauté cette année : la mise en place d’une compétition officielle de courts et longs métrages avec jury et vote du public.

Enfin, la jeunesse demeure la priorité absolue du projet. Une quinzaine de classes participeront à des projections-débats, tandis que le film Les braves de Lukas Dhont sera accompagné dans plusieurs lycées du Var (Draguignan, Brignoles, Six-Fours, Toulon). Et au cœur du festival, Charles Berling prêtera sa voix à la lecture historique de la tribune de Robert Badinter prononcée en 1981 pour la dépénalisation de l’homosexualité. Un rappel fort que la liberté reste plus que jamais un combat quotidien. L’occasion aussi pour Benoit Arnulf de remercier l’ex-directeur de Châteauvallon Liberté qui a permis au festival d’exister. Le collectif Fiertés Toulon est né de là. Et comme le martèle Virginie Despentes : « Si on additionne toutes les marges, on est nombreux. » Une belle invitation à faire du rassemblement et de la culture notre plus grande force collective.

23 nov > 5 déc, lieux divers, Toulon. Rens: chateauvallon-liberte.fr

photo : Romancero Queer – Virginie Despentes © Teresa Suarez

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