04 Nov Bernard Pagès : victoire sur la gravité
Bernard Pagès, figure magistrale de la sculpture contemporaine, s’en est allé le 13 octobre 2026 à l’âge de 86 ans, entouré des siens et de son épouse, l’écrivaine Maryline Desbiolles. Il laisse derrière lui le souffle d’une œuvre libre, puissante et obstinément rétive aux embrigadements théoriques.
Né en 1940 sous le soleil lotois de Cahors, l’artiste aura tracé son sillon en marge des autoroutes de l’art institutionnel. Tout avait pourtant commencé dans le calme feutré de l’atelier d’art sacré de Paris, où le jeune peintre et dessinateur aiguisait son regard. Mais c’est le choc visuel de l’œuvre de Constantin Brancusi qui fait tout basculer. Pour comprendre la matière, il faut l’empoigner, la plier, l’éprouver. En 1964, fuyant le tumulte parisien, il fait un choix fondamental : il s’installe à Coaraze, village perché de l’arrière-pays niçois. Là, entre roche et maquis, il retrouve un rapport viscéral à la terre, reconnectant son geste aux gestes ancestraux du monde rural.
Sur cette Côte d’Azur artistique en pleine ébullition, il croise le critique Jacques Lepage en 1966, puis des plasticiens comme Claude Viallat et Bernar Venet. Stimulé par ces dialogues fertiles, Bernard Pagès prend part aux expositions précurseures de 1968 et 1969. Il devient l’un des membres fondateurs du groupe Supports/Surfaces, ce mouvement qui entend désacraliser l’objet d’art. Pourtant, esprit profondément indépendant, il décline l’exposition historique du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1970, préférant participer à la manifestation suivante avant de rompre définitivement avec le groupe en 1971. Les querelles de chapelle, très peu pour lui ; seule compte la poétique brute du matériau.
Pendant plus de cinq décennies, il n’aura eu de cesse d’hybrider le bois, le fer, le béton ou la pierre, bousculant sans relâche la frontière poreuse entre peinture et sculpture. Ses piliers, ses colonnes et ses assemblages polychromes racontent un dialogue permanent avec la gravité, la couleur et le paysage. Chez lui, la pesanteur n’a jamais été une ennemie, mais une alliée rétive. Refusant l’élévation sacrée du socle traditionnel, il ancrait ses matériaux – bois brut, béton, ferraille, pierre – au plus près de la terre. Dans ses séries emblématiques, il jouait avec le dévers et l’oblique, inventant une instabilité poétique où la masse elle-même, sous l’effet de son propre poids, devenait l’architecte de l’équilibre. En cisaillant le bois ou en teintant le métal de couleurs vives, il transformait la lourdeur minérale en un élan suspendu, une chorégraphie du brut. Un dialogue magistral entre gravité, matière et liberté.
Au-delà du génie plastique salué à l’international, ceux qui ont croisé sa route gardent le souvenir d’un homme d’une élégance morale, attentif aux autres et à la beauté discrète des choses. La Strada s’associe à la peine de ses proches et salue la mémoire d’un immense défricheur qui aura fait chanter la matière jusqu’au bout.
photo : Bernard Pagès © Nelly Blaya, 2010