04 Nov Pas les enfants !
À l’instar de la santé publique, dont la détérioration progressive semble encourager le recours aux cliniques et praticiens du secteur privé, notre système éducatif paraît lui aussi fragilisé au bénéfice du privé. C’est précisément ce qui inquiète la jeunesse, les parents et les enseignants. Les études comparatives (LEC, TIMSS, PISA) confirment le déclin des résultats scolaires en France : en mathématiques, le niveau moyen a chuté de 30 % depuis 1987 (seuls 7 % des élèves de CM2 atteignent le niveau médian d’alors, et les élèves de 4e ont perdu l’équivalent d’un an et demi de scolarité par rapport à 1995), plaçant le pays parmi les derniers de l’Union européenne. En français, les fautes en dictée au CM2 sont passées de 10,6 en 1987 à plus de 18 en 2021 (+70 %), tandis que la compréhension des textes recule (PIRLS). Au classement PISA, la France a glissé de la 10e place au début des années 2000 aux 25e-30e rangs aujourd’hui, distancée par l’Estonie ou la Pologne. Cette baisse n’épargne plus les élèves les plus performants. Parallèlement, l’école peine à corriger les fractures sociales: l’OCDE pointe régulièrement la France comme l’un des pays où l’origine socio-économique pèse le plus lourdement sur la réussite scolaire. Ce déclassement s’explique par la succession ininterrompue de réformes contradictoires, la perte d’attractivité du métier d’enseignant liée à une crise du recrutement, un sous-investissement historique dans le primaire par rapport au secondaire, mais aussi l’influence néfaste des écrans. On en vient à se demander si cette dégradation n’est pas orchestrée pour affaiblir l’école publique au profit du secteur privé. C’est l’un des motifs des manifestations.
La marchandisation de certains services publics est une catastrophe sociale et politique. Elle convient peut-être aux néo-libéraux qui en ont les moyens, mais certainement pas à la population dans son ensemble.
Va-t-on s’attaquer de la même manière à la police et à sa tradition républicaine pour provoquer un tel affaissement ? En matière de sécurité, la casse sera immédiate, car il s’agit d’un service public investi du monopole de la violence légitime – à condition qu’elle demeure proportionnée… C’est une question sur laquelle notre ministre de l’Intérieur devrait sérieusement se pencher. Surtout dans une période où des groupuscules d’extrême droite, sous prétexte d’aider les commerçants, attaquent les manifestants et se lient de manière glauque aux forces de l’ordre ; ce qui a interpellé certains élus, mais aussi les manifestants étudiants et lycéens, ainsi que leurs parents et enseignants. Bien sûr, la justice en juge quelques-uns, mais c’est sur le terrain qu’il y a problème. Il est temps que le ministre de l’Intérieur donne des ordres pour les prochaines manifestations car, rappelons-le : le droit de manifester est une liberté constitutionnelle qui impose à la police républicaine de protéger les cortèges et non de les charger. Qu’il y ait des casseurs, des groupuscules d’extrême droite ou d’extrême gauche est un fait acquis. Mais cela ne donne pas le droit de « nasser », de brutaliser, et cibler les manifestants ; ce sont les fauteurs de troubles qui devraient l’être. Mais ce n’est pas ce qui remonte à la vue des nombreuses vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux et dans les médias indépendants.
À ce propos Franceinfo a publié une enquête sur les manifestations à Montpellier : plusieurs témoignages et images suggèrent des liens illicites entre forces de l’ordre et groupuscules d’extrême droite. L’Hérault Tribune a quant à lui publié sur sa page Facebook les accusations de l’avocate de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) de Montpelier qui attestent de faits qui vont dans le même sens, avec un constat : aucune interpellation du côté de ces groupuscules ; pire, ces derniers ont interpelé des manifestants qu’ils ont ensuite remis à la Police. Même pour faire des « économies », il ne peut y avoir de « sous-traitance » de la Police, car elle est la seule à détenir le monopole de la violence légitime et proportionnée. Nous verrons ce que donnent les enquêtes, mais… les images sont là. C’est sidérant ! On a du mal à le croire.
L’économie, pour essentielle qu’elle soit, ne saurait constituer l’unique boussole dans la gestion d’un pays. Le respect des grands principes républicains demeure la priorité absolue. Faire des économies est indispensable, mais certainement pas sur la santé, l’éducation, la police ou la justice, qui constituent nos piliers fondamentaux. Leur marchandisation sonnera la fin de la cohésion du pays. À quoi bon lever l’impôt et financer l’État si nous sommes privés de services publics ? Mais honnêtement, le doute s’installe au vu de la manière dont certains policiers exercent leur droit à une « violence légitime ». Chacun a bien vu que les parents et les enseignants, saisis d’effroi, ont dû aller manifester pour faire écran et protéger leurs enfants et leurs élèves, tant face à la violence de certains groupuscules qu’à celle de la police. Le ministre de l’Intérieur nous doit une remise en question de la doctrine qu’il applique sur le terrain. Pourquoi parler autant des agressions que commettent ces groupuscules, jamais des revendications, jamais des victimes que font ces groupes dans les cortèges ? Voir le ministre évoquer des agressions de policiers, certes très violentes, et oublier les gamins qui manifestent laisse perplexe : les CRS sont armés, ont des boucliers, sont harnachés pour le combat, pas nos enfants. Gageons que l’IGPN ne fasse pas ses enquêtes comme elle les a faites pour les gilets jaunes. La crédibilité de la police est en jeu. Il faut qu’elle soit objective, et que les scénarios qu’elle suit correspondent à la réalité, pas à des préjugés politiques. Ce qui entraînerait une perte de confiance de la population et donc un grave problème de cohésion nationale.
Il est grand temps de « redescendre », de se calmer et de renouer avec nos principes républicains. Il faut faire cesser ces flots d’insultes, d’appels à la haine, au racisme, à l’antisémitisme, à l’islamophobie, à la xénophobie, à la LGBTQIA+phobie, au sexisme, à la simplification et à la collusion que véhiculent certains médias et cercles politisés. Ici, nous sommes en République : la Liberté, l’Égalité et la Fraternité, nos fondements, ne sauraient tolérer une telle pollution des esprits. Cherchons des solutions plutôt que des boucs émissaires. Comme le disait le vieux proverbe niçois : « Les bottes et le baston n’ont jamais rendu personne meilleur. » La démocratie n’est pas un simulacre où l’on invite de simples citoyens à débattre pour mieux rejeter leurs aspirations, avant d’envoyer la troupe pour imposer l’ordre par la force. Cette méthode n’a jamais rien donné de bon. Ne réduisons pas la France à une république bananière où des potentats locaux font régner leur loi manu militari. Trump nous a amplement démontré où mènent la violence, la lâcheté, la bêtise et la cupidité : au blocage, à la peur, à la misère et à la mort. Quel triste résultat.