L’écran des illusions

L’écran des illusions

De la vidéo-installation sur cinq écrans de Manuel Sajn, dans le cadre du festival OVNi, à la déambulation cinéphile de Maxime Duveau et Arnaud Biais, l’Espace à vendre fait la part belle à l’image animée. Entre théâtres de l’absurde, mythes américains et décors préfabriqués, les artistes détournent les codes du cinéma et de la vidéo pour explorer, avec poésie et burlesque, les failles de nos identités.

Face in Hole (1)

On connaît tous le piège. Ce panneau de bois peint à la fête foraine, cette lucarne découpée à hauteur de nez où l’on glisse son visage pour s’offrir, le temps d’un cliché, une allure de conquérant, un corps de colosse ou un sourire de gravure de mode. C’est là où le corps peine à s’ajuster au rôle qu’on lui tend que Manuel Sajn plante ses caméras. Dans la galerie niçoise, le dispositif déploie une vidéo-installation, en boucle, sur cinq écrans et des séries photographiques, comme autant de théâtres de l’absurde.

Au point de départ, il y a le masque : un plastique transparent aux sourcils sculptés, aux lèvres fardées et aux cheveux laqués. Dessous, la chair s’agite, patine et défaille sous le poids de la fatigue. C’est l’échec de la pose : un boxeur s’accroche à une carcasse de viande, tandis qu’un cowboy, à l’étroit dans son pantalon au motif rappelant la robe des vaches, observe le mythe prendre feu depuis un toit bruxellois.

La pesanteur finit toujours par rattraper ces figures viriles : le lutteur s’épuise et le corps refuse d’habiter plus longtemps ce décor préfabriqué. Toute la force du projet réside dans son refus de la moquerie facile. Le burlesque naît ici de la sincérité même du désastre. En consignant ces postures dans la solitude de non-lieux contemporains, du parking désert de supermarché aux toits grisâtres des villes, Manuel Sajn dresse le portrait d’une masculinité désarmée par ses propres miroirs.

Surfin’ on the bottom of a castle 

Parallèlement, deux anciens complices de la Villa Arson confronteront leurs trajectoires. Douze ans après un périple américain en Californie, marqué par une mythologie solaire et un soleil grisâtre, Maxime Duveau et Arnaud Biais se retrouvent pour une double exposition poétique, où l’autodérision affleure. Loin des chapelles artistiques étriquées, le duo déploie ses obsessions à travers le dessin, la photographie, la sculpture, l’objet et la vidéo. On y retrouve ce goût du pas de côté, du détournement et des associations d’idées inattendues.

D’un côté, Maxime Duveau prolonge ses explorations minutieuses ; de l’autre, Arnaud Biais s’installe en maître d’œuvre. Alternant poésie mélancolique (Échouer dans un château à l’orée de l’automne) et clins d’œil pop aux Beach Boys, l’ensemble se lit comme une pièce de puzzle à reconstituer soi-même. C’est drôle, visuellement affirmé et cinéphile. 

13 nov > 5 déc, Espace à Vendre, Nice. Rens: espace-avendre.com

(1) Face in hole (littéralement visage dans le trou) : type de montage photo, d’application ou de filtre ludique qui consiste à insérer un visage dans un emplacement prédécoupé sur un corps, un personnage, un costume ou un décor existant

photo : Face In Hole – Parking – Manuel Sajn © Hugo Boutry