Nuits Carrées 2.1 : « Une mise à jour coronavirus »

Nuits Carrées 2.1 : « Une mise à jour coronavirus »

Alors que notre Président vient d’annoncer de nouvelles mesures de restriction pour le mois d’avril, et que la situation reste toujours très floue pour le monde de la culture, les Nuits Carrées, à Antibes, ont annoncé le maintien de leur 15e édition, en version assise, du 25 au 27 juin prochain, au travers d’un édito publié sur les réseaux sociaux. Nous nous sommes entretenus avec Sébastien Hamard, directeur de l’association Label Note (La sChOOL, Festival Coul’Heures d’Automne), en charge de l’organisation de l’événement, pour qu’il nous explique son choix.

« Les festivals pourront avoir lieu avec 5 000 personnes assises maximum (…) ces festivals peuvent juger qu’ils ne peuvent pas s’adapter et qu’ils préfèrent annuler. Et nous les aiderons dans la perte des charges d’exploitation qu’ils auront ainsi enregistrée. Et puis, il y a des festivals qui peuvent s’adapter, et pas seulement les petits ! Et là aussi, nous les aiderons, pour des frais d’adaptation et dans la perte de billetterie. » Ce sont les mots prononcés par la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, le 18 février dernier sur les ondes de France Culture.

Depuis ce jour, deux manières de voir les choses sont apparues chez les organisateurs de festivals « debout » : ceux qui ont (ou vont) choisir d’annuler leur édition 2021, comme l’ont déjà annoncés le Hellfest et Solidays, car il est pour eux impossible et impensable de maintenir un événement qui, par son essence musicale et son état d’esprit festif, implique cette posture debout et le déploiement de services de restaurations et de bar qui, rappelons-le, pourraient également être proscrits. Ceux-là ont d’ailleurs lancé, il y a quelques jours, le hashtag #deboutlesfestivals, mouvement symbolisé par des photos de chaises vides. Par ce mouvement, de très nombreux festivals d’été, dont Les Plages Electroniques, le Festival Crossover, Les Nuits des Guitares, Le Mas des Escaravatiers dans notre région, en ont ainsi appelé une nouvelle fois au ministère de la Culture, au moment même celle qui le dirige annonçait avoir été contaminée par le Covid et hospitalisée.

Puis il y a ceux qui ont choisi de s’adapter à ces contraintes, ou tentent de le faire. À l’image des Nuits Carrées à Antibes, dirigées par Sébastien Hamard. Le 23 mars, il publiait un édito expliquant son choix de maintenir son édition 2021, en version assise, le jour même où commençaient à fleurir sur les réseaux ces chaises vides… Un pur hasard, nous a confié le directeur du festival antibois, lui qui ne voit pas sa décision comme étant à contre-courant, mais comme “un pas de côté”.

Tu as annoncé dans un édito la tenue du 15e festival Nuits Carrées du 25 au 27 juin à Antibes, renommé pour l’occasion Nuits Carrées 2.1. Pour reprendre l’expression de notre cher Président, le festival aura-t-il lieu « quoiqu’il en coûte », quelles que soient les éventuelles nouvelles mesures qui pourraient arriver d’ici là ?

Le festival aura lieu dans les conditions qu’on a en photo à l’instant T, c’est-à-dire à ce jour. Ni moi ni grand monde ne peut se dire qu’il est certain à 2000 % que l’événement pourra se tenir dans ces conditions, qu’elles soient meilleures ou moins bonnes, le moment venu. On n’a pas souhaité attendre pour annoncer ce maintien, on s’est appuyé sur les conditions qu’on nous a données pour imaginer cette édition. Et on a souhaité surtout honorer l’histoire des Nuits Carrées. La 14e édition n’a pas joué, et ça ne veut pas dire qu’elle n’a pas existé : elle est affichée sur nos murs, elle a existé dans nos têtes, auprès du public qui nous est fidèle. La 15e existe d’ores et déjà, elle est magique dans nos têtes par rapport à la maturité et le recul nécessaire qui a été pris pendant cette année d’arrêt. Tout ça nous a permis de repositionner le festival, de ne pas fuir la situation, mais d’y poser une réflexion et d’honorer notre job, notre rôle premier, dans le métier qu’on fait. Donc, quoi qu’il arrive, même si cette édition ne devait pas avoir lieu, elle aura existé ne serait-ce que par cet édito.

Comment l’équipe a vécu l’annulation de la 14e édition, l’an passé ?

On l’a bien vécu pour être honnête. Il y avait une sorte de fatalité en fait… Et pour aller plus loin, il y a eu une sorte de tempo qui s’est mis en place dans une année où la structure Label Note a beaucoup étendu ses actions, a eu besoin de les consolider et d’entrer dans une démarche très pluridisciplinaire. Aujourd’hui, on gère un équipement (La sChOOL), on a monté un festival d’art urbain (Coul’Heures d’Automne) qui fait beaucoup de petits sur le territoire, puisqu’une déclinaison va avoir lieu au printemps dans un établissement scolaire. C’était donc l’année idéale pour se concentrer sur de nouveaux outils culturels et s’interroger sur la place des Nuits Carrées dans le territoire. Donc j’en tire malgré tout beaucoup de choses positives…

5000 personnes maximum, assises, et pas de bar… Que penses-tu des mesures de restrictions concernant les festivals d’été ?

Que ce soit le secteur culturel et musical français, les médias, ou le public, je pense qu’on se prend un peu les pieds dans le tapis sur le rôle de chacun, sur la genèse des événements. On a l’impression qu’il faudrait mettre dans la même catégorie de festival des choses qui portent ce même nom de festival, mais qui ne se sont pas construits sur les mêmes fondamentaux. On utilise aujourd’hui le propos artistique pour plein de raisons différentes, et chacune de ces raisons est légitime. Mes confrères et amis des Plages Électroniques, par exemple, jouent un rôle très important sur le territoire, et pour jouer ce rôle-là, ils ont besoin de pouvoir déployer un certain nombre d’outils de transmission et d’outils d’expérience de festival. Puisque cette expérience dont on parle tant depuis si longtemps, et j’en parle dans l’édito, est alimentée par tout ce qui est connexe au propos artistique ; ça optimise l’outil de production de l’expérience et l’outil de diffusion musicale. Aujourd’hui, on ne peut pas comparer la problématique des Plages Électroniques à celle d’un événement comme les Nuits Carrées, qui ne se sont pas construits à partir du même ADN et sur le même positionnement artistique, culturel et social. D’ailleurs, dans le temps, nous n’avons pas déployé les mêmes outils pour faire nos métiers, qui ne sont pas tout à fait les mêmes. Je pense qu’aujourd’hui il y a un énorme flou sur qui fait quel métier… Tous les événements auxquels on accole le mot festival ne font pas le même métier. C’est, selon moi, une erreur de penser le contraire.
J’ai eu la chance, il y a quelques années, de m’entretenir avec Béatrice Macé des Transmusicales, dans le cadre de recherches que j’effectuais. Elle définit le festival comme une rupture du quotidien. Le quotidien étant l’équipement annualisé et pérenne, autrement dit : le théâtre. Le festival est donc une rupture des pratiques culturelles du quotidien par quelque chose qui est un instant différent. Mais qu’est-ce qui fait rupture exactement ? Le festival n’est pas nécessairement un événement dans lequel on va faire la fête et boire des coups à n’en plus pouvoir, avant d’aller dormir dans un camping. Je ne crois pas. Là aussi, la définition est complexe : est-ce qu’on peut dire que le festival de La Roque d’Anthéron, ou tout autre grand festival européen de musique d’art sacré ou de musique classique, ne sont pas des festivals parce que les gens ne font pas la fête, parce que les gens vont juste écouter de la musique ? Ils le sont parce qu’ils sont des ruptures dans notre quotidien, dans notre appréhension du propos artistique culturel.
Les Nuits Carrées, par son ADN artistique, son site du Fort Carré qui bénéficie d’un amphithéâtre 1200 places assises, nous a parfois fait prendre des risques : on a par exemple déjà eu une soirée avec un piano solo, juste avant Chinese Man ! Ces formes artistiques, attentives, assises, font partie de l’ADN du festival. Et surtout, avant cela, je considère que le rôle d’un événement sur un territoire est de créer les meilleures conditions de transmission d’une œuvre musicale entre un artiste et un public, quelle que soit la posture. Penses-tu que toute la production livestream qui se fait aujourd’hui, et sur lequel on porte énormément d’attachement aujourd’hui, puisqu’il est une sorte de pansement au live, soit regardée par des gens debout ou assis ? Moi, je pense qu’ils sont assis devant leur canapé, même si c’est un live électro. Après, bien sûr, il doit y avoir des gens qui se mettent un live à la maison et se font une bamboula entre potes, mais je ne pense pas que ce soit la majorité.

N’as-tu pas peur que ta démarche ne soit pas comprise ?

Je pense qu’il y a une pédagogie sémantique à faire auprès du public. Depuis trois jours, je passe mon temps à répondre à des questions de tout ordre, et depuis trois jours, j’ai des gens en face de moi qui me disent : « Je n’avais pas vu ça sous cet angle-là ». Notre rôle est de faire cette pédagogie, mais pour le faire, il faut être au clair avec ce que sont nos métiers. On est dans un secteur qui est fortement industrialisé, qui mélange des opérateurs associatifs indépendants et des opérateurs de l’industrie du divertissement musical. Et entre les deux, on a tout un segment qui ne sait pas où mettre ses fesses.

N’est-ce pas également prendre le risque de dénaturer les festivals de musiques actuelles, et tout le folklore qui va avec (extrême proximité des personnes, alcool qui coule à flots…), que d’organiser un événement de ce type en configuration assise ?

Je pense que le lien social que porte la culture peut aussi bien passer par le bar, que par les moments qu’on passera avant et après le spectacle…

Justement, pourquoi jouer à ces horaires-là, 18h-22h, et avoir déplacé le festival sur l’Esplanade du Pré des Pêcheurs ?

On s’est dit qu’à 22h les gens auraient le temps d’échanger sur l’expérience musicale qu’ils viennent de vivre ensemble, tout en participant à la dynamique commerciale des bars et restaurants qui sont à proximité directe de la scène. Les Nuits Carrées auront ainsi joué leur rôle de transmission de l’œuvre et de lien social. Et elles auront aussi participé à la dynamique de reconstruction sociale et culturelle, qui met le commerçant de la vieille ville d’Antibes au cœur de la réflexion.
La question de rester ou non au Fort Carré s’est posée, d’autant que, comme je te le disais, il possède un amphithéâtre de 1200 places. Donc si on décidait d’y rester, avec les restrictions actuelles, on jouait forcément à 600 ! Un événement au Fort Carré, et c’est aussi ce qui fait son charme, est si complexe techniquement, humainement et financièrement à mettre en œuvre, que les coûts sont les mêmes qu’on soit 3500 debout ou 600 assis. Aujourd’hui, l’Esplanade du Pré des Pêcheurs, qui s’appuie sur une proximité immédiate avec la vie commerçante, est beaucoup plus confortable en cas de desserrage ou de resserrage des restrictions sanitaires.

Tu indiques dans ton édito que la mission première d’un festival est de « permettre aux artistes de transmettre leur œuvre quoiqu’il arrive, quels que soient les outils « de lieu de vie » ou économiques que nous pouvons déployer sur un site pour assurer une production « événementielle » optimale ; quelle que soit la jauge, le rayonnement ou la renommée des artistes que nous pouvons accueillir. » Faut-il comprendre que la programmation sera 100% régionale ?

Non, pas du tout. Je ne peux pas encore te sortir de noms puisque tout n’est pas confirmé, nous sommes en négociation. Ce que je dis surtout, c’est que notre pays regorge d’initiatives artistiques extraordinaires, quel que soit le rayonnement. L’ADN des Nuits Carrées, et des événements du même type, c’est d’aller trouver un artiste au rayonnement national qui puisse être un moteur pour le festival et permettre un coup de projecteur à l’artiste que tu auras mis en ouverture. Je suis très sensible à la question de la remise en question et de la responsabilité partagée des artistes. C’est-à-dire que ces retrouvailles sont conditionnées par trois responsabilités : celle de l’artiste, celle du diffuseur et celle du public. Cette année, selon moi, ces retrouvailles ne peuvent fonctionner que si les trois se réinventent. Donc, en ce moment, j’aime aller chiner le projet artistique qui au départ est une formation de métal, et qui va dire, par exemple : « Nous, on va venir avec une formation de cordes et un piano classique ! Parce qu’on considère qu’on doit bien ça à notre public, qu’on a envie de le retrouver, et que ça ne dénaturera pas notre propos artistique. » J’ai envie de garder la même articulation que d’habitude : des ouvertures de soirée par des talents de notre territoire, des talents confirmés régionaux, puis des artistes confirmés nationaux. J’espère pouvoir annoncer les premiers noms à la mi-avril.

Imaginons (et espérons-le) que, d’ici le mois de juin, la situation sanitaire s’arrange et qu’on autorise les festivals à se mettre debout. Conserves-tu la possibilité d’organiser les Nuits Carrées en configuration debout ?

C’est le grand avantage du site qu’on a choisi : l’Esplanade du Pré des Pêcheurspeut accueillir jusqu’à 2000 personnes en configuration debout. Aujourd’hui, on essaie de faire rentrer entre 500 et 750 places assises distanciées, en tenant compte des mesures de restriction. Si les conditions devaient être plus flexibles, on aura largement la place d’accueillir autour de cette jauge assise, un public debout.
De toute façon, je me dis toujours que ce n’est pas la taille du livre qui compte, mais ce qu’il y a écrit dedans. Si demain, on peut accueillir un public debout, alors que j’ai fait une programmation qui nécessite cette posture assise, cette attention des oreilles et des yeux, je ne vais pas me dire : « Ah ! Trop bien, je vais pouvoir faire rentrer 6000 personnes sur le Près des Pêcheurs ! » Ce serait mettre en danger l’artiste et remettre en question la raison pour laquelle on l’a fait venir. On mettrait en danger toute la machine. On sera toujours raisonnable puisqu’on a pondu notre scénario dans ce format-là. Je ne serai pas pour une gourmandise de la jauge, mais pour la qualité de l’histoire qu’on raconte. Cette programmation, pensée pour une jauge assise, va raconter l’histoire de 15 ans de Nuits Carrées. C’est comme ça que j’ai aimé la réfléchir. Elle va raconter l’histoire esthétique du festival, de la black music à l’électro, en passant par la pop, le hip hop, le rock, le blues… On va essayer de raconter un panorama, une histoire de 15 ans, en trois soirs et neuf formations. On a toujours aimé scénographier nos soirées, en valorisant un patrimoine architectural qui nous entoure. Le Fort Carré en est un exemple merveilleux, puisqu’on profite d’un événement musical pour mettre en lumière un élément de patrimoine. Avec l’Esplanade du Près des Pêcheurs, on est en plein dedans : ce sont des remparts alignés avec la vieille ville, le Port Vauban, le Fort Carré en fond de scène… Je peux vous dire que quand on rentrera aux Nuits Carrées 2.1, on rentra aux Nuits Carrées.

Au fait, pourquoi l’appellation Nuits Carrées 2.1 ?

C’est parce qu’on considère cette édition comme une « mise à jour coronavirus ». Les Nuits Carrées ont connu trois phases, trois mises à jour de leur « logiciel ». Il y a eu 2007-2016 avec deux soirs de festival : 1.0. Il y a eu 2017-2019 avec trois soirées qui intégraient les esthétiques rock et metal : 2.0. Là, on est donc sur la 2.1 !

Le festival pourrait-il définitivement s’installer sur ce site ?

Les Nuits Carrées 3.0 ! Donc, oui. Je pense qu’un événement de territoire prend tout son sens lorsqu’il est proche des populations. Alors même si le Fort Carré est proche, j’ai toujours une frustration de ne pas l’être un peu plus… Par exemple, sur les billets, on va revenir au tarif de création du festival en 2007, c’est-à-dire 8€. Ça aussi, ça raconte l’histoire du festival, de sa politique tarifaire qui relève de la notion de service public. C’est-à-dire qu’une partie des financements des Nuits Carrées reviennent dans la poche du public ! On va avoir notre jauge entre 500 et 750 places, on va faire des préventes pour fluidifier et éviter les regroupements de personnes devant le festival, mais il est hors de question qu’on vende tout en amont. J’ai envie que le tout-venant, madame, monsieur, avec leurs enfants, qui seraient passés au travers de l’info puisse accéder aux Nuits Carrées quand ils passent devant par hasard.
Je t’avoue que je n’avais pas imaginé, en 2007, faire un festival en me disant qu’il faudrait apprendre autant de métiers annexes ! Avec le temps, on est devenus d’excellents gestionnaires de bar, gestionnaires de sécurité, etc. Cette année, j’espère qu’on sera d’excellents gestionnaires de musique. On va se consacrer à notre métier, puis soutenir et laisser ceux dont le bar et la restauration sont les métiers, faire les leurs…

(photo Une : Sébastien Hamard au Fort Carré d’Antibes © Franz Chavaroche)

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