MARK DION ET LE MYTHE DE LA CAVERNE

MARK DION ET LE MYTHE DE LA CAVERNE

Un lieu n’est jamais anodin dans sa relation à l’œuvre. Le Musée est ici cette chapelle médiévale que Picasso orna des murs jusqu’au plafond. Ce temple de La guerre et la paix se para pourtant des atours d’une caverne dans l’écho de tous les mythes qui s’y rattachent. C’est à Vallauris, dans le prolongement de cet espace vibrant de sa charge primitive d’une humanité déchirée entre l’horreur, la bestialité et la lumière de l’espoir que Mark Dion installe un décor en parfait contrepoint de la composition de Picasso. 

Lartiste américain ne traduit rien de ce qu’une telle œuvre peut exprimer. Il l’aborde dans une parfaite distance et par cette froide neutralité que la science exige. En apparence, il ne parle ni d’art ni de rien d’autre. Mais montrer désigne toujours un enjeu et c’est alors l’art qui s’en empare, comme par effraction. L’art introduit cet écart qui trouble les frontières du vrai et du faux, du réel et de l’imaginaire. Mark Dion en feignant une approche maniaque de reconstitution historique et scientifique piège ce qu’elle est censée nous révéler. 

L’installation présentée dans la chapelle du musée – The Tropical Collectors (Bates, Spruce and Wallace), réalisée en 2009 par Mark Dion – fait référence à trois naturalistes victoriens qui, lors d’une expédition en Amérique du Sud, collectèrent végétaux, animaux et autres spécimens biologiques. L’accumulation d’objets, dans un joyeux bric-à-brac, contient sa part de dérision et met en porte à faux le propos scientifique et son exigence de rigueur. Le mot bric-à-brac est d’ailleurs d’origine victorienne pour désigner des cabinets de curiosité. La réalité visible ne contient-elle pas sa part de fiction ? Et voici que Mark Dion réinterprète alors la caverne platonicienne en mimant le grand spectacle, le monde des aventuriers et des trésors perdus. La caverne philosophique se transforme en celle d’Ali Baba…

Avec humour et dans une parfaite maîtrise de la mise en scène, l’artiste exhibe tous les objets d’époque destinés à piéger le réel, à le classifier et à le mettre en fiches. Mais l’artiste lui-même n’est-il pas aussi cet explorateur naïf qui se bute à la seule réalité des choses ? Art et sciences se croisent et se dissolvent dans une même incertitude. Mark Dion désigne tous les poncifs de la représentation, l’irréalité des images collectives, les méandres de la nature et de la culture. Passé et avenir s’interpellent ici dans une mimesis burlesque. Tout dans cette exposition repose alors sur du sable. Comme dans la magie du regard enfantin toujours dans son espérance à élucider le monde. Tout n’est ici qu’un amas ocre et terre brûlée. Ne pas considérer la puissance silencieuse de cette installation serait l’ultime piège que nous tend l’artiste.

Michel Gathier (lartdenice.blogspot.com)
Jusqu’au 17 oct, Musée National Pablo Picasso, La Guerre et la Paix, Vallauris. Rens: musees-nationaux-alpesmaritimes.fr
Mark Dion, « The Tropical collectors », vue de l’installation au sein du musée national Pablo Picasso, La Guerre et la Paix, Vallauris. © DR / musées nationaux du XXe siècle des Alpes-Maritimes, 2022.