Exposition exhaustive

Exposition exhaustive

C’est le titre de l’exposition de Florian Schönerstedt, que la Galerie Eva Vautier accueille jusqu’au 10 juin prochain. Exposition exhaustive met en regard deux séries, pour la première fois réunies : Les cartes du champ de bataille et Les feuilles de l’arbre qui n’existe pas.

Se prévaloir de l’exhaustivité renvoie toujours à la volonté démiurgique de vouloir épuiser un sujet, d’en circonscrire tous les aspects et d’en mesurer aussi bien la portée anthropologique que les conditions de son existence. Une telle démarche se heurtera toujours au projet scientifique quand il est poussé jusqu’à l’absurde du prélèvement jusqu’à l’analyse. En 2019, Florian Schönerstedt avait présenté Méta-Archéologie, au Musée d’archéologie de Nice, une exposition dans laquelle il exhibait l’ensemble des emballages utilisés dans sa famille durant toute l’année 2016. Plastiques et cartons nettoyés, conservés soigneusement dans des poches transparentes se retrouvent réactualisés ici par un nouvel accrochage et transformés par le traitement numérique auquel l’artiste soumet sa récolte de reliques ordinaires.

Mais l’enveloppe même est l’indice d’une dépense et d’une disparition. Comment ne pas penser alors à ce strict protocole auquel se livra George Pérec autour de la consommation dans La vie mode d’emploi lorsqu’il jouait de l’interaction du collectionneur qui accumule et du joueur qui truque et dissimule. Dans une démarche analogue à l’écrivain, Florian Schönerstedt rassemble les fragments du quotidien mais en y apposant le virtuel aux confins de l’absurdité.

Collecter et collectionner se confondent sur le monde marchand. Collectionner revient à sélectionner sur des critères esthétiques, voire sentimentaux, selon un choix personnel, tandis que collecter suppose neutralité et utilité. On collecte les déchets pour les détruire, les recycler ou bien, ici, les conserver dans un but archéologique. Le prélèvement suppose classement et construction d’un sens au-delà même de toute visée documentaire. Tout est contrôlé dans l’œuvre de Schönerstedt, mais l’aspect obsessionnel, voire maniaque, se trouve contrecarré par l’apport de l’intelligence artificielle et la menace de déshumanisation qu’elle implique.

Dans un film d’animation Les cartes du champ de bataille, l’aléatoire du jeu répond à l’inexorable de la transformation. C’est ainsi qu’aux limites de l’art, de la science et d’une réflexion philosophique, l’œuvre s’élabore. Irréel, virtuel et poétique se croisent quand l’artiste crée un objet hybride à partir des seules données numériques. La récolte de diverses feuilles soumises à la seule intelligence artificielle, produit alors Les feuilles de l’arbre qui n’existe pas, installation conçue en collaboration avec le scientifique Romain Trachel.

Florian Schönerstedt juxtapose ainsi le quotidien le plus trivial à un impossible vertigineux. Dans cet interstice se façonne une autre manière d’appréhender l’art au-delà de toutes les catégories traditionnelles – dessin ou sculpture – pour l’insérer dans l’ordre de l’aléatoire, du jeu et de nouveaux territoires à explorer.

ET POUR ENCORE PLUS D’EXHAUSTIVITÉ…
La découverte du travail de Florian Schönerstedt ne saurait être exhaustive sans la visite de La ligne et le protocole, accueillie jusqu’au 14 mai par l’Espace de l’Art Concret à Mouans-Sartoux. Cette exposition s’inscrit dans le programme de résidence Art et Mondes du Travail, piloté par la DRAC PACA, pendant lequel l’artiste a été reçu par l’entreprise SAP Labs France. Règles, protocoles, contraintes, programmes… forment le vocabulaire plastique de Florian Schönerstedt, une grande part de sa pratique étant liée à l’acquisition de matières premières. Eh bien, au cours de sa résidence, il a pu développer un générateur de CV d’artiste par algorithme, une installation que le visiteur peut expérimenter et devenir lui-même, « sur le papier », un artiste !

Jusqu’au 10 juin, Galerie Eva Vautier, Nice. Rens: eva-vautier.com
Jusqu’au 14 mai, Espace de l’Art Concret, Mouans-Sartoux. Rens: espacedelartconcret.fr

photo : vue de l’exposition personnelle de Florian Schönerstedt, Exposition exhaustive, Galerie Eva Vautier, 2023 © François Fernandez