L’Art fait son cirque à Tourrette-Levens

L’Art fait son cirque à Tourrette-Levens

La traditionnelle exposition estivale de Tourrette-Levens raconte, à travers des œuvres d’artistes prestigieux, des affiches, des objets et autres costumes, une histoire fascinante du cirque. Rencontre avec le Dr Alain Frère, ex-maire de la ville et personnage central du monde circassien dans la région, qui a pioché dans son impressionnante collection personnelle pour concevoir cet événement.

Grand passionné, vous proposez chaque année une exposition sur le monde du cirque, élaborée à partir de votre collection personnelle. Cette année la thématique s’intitule LArt fait son cirque. Que peut-on y voir ?

Des grands peintres, des grands maîtres et des petits maîtres (ndlr: se dit d’un artiste qui n’a pas la notoriété des peintres reconnus et recherchés), qui avaient la passion du cirque. Parmi les grands maîtres, le plus grand peintre du XXe siècle : Picasso. Dès sa jeunesse à Barcelone, Picasso fréquentait les cirques. Il a toujours eu cette passion. Lorsqu’il arrive à Paris en 1905, c’est la période rose : il fréquente le cirque Medrano, habite Montmartre, et au moins deux fois par semaine, il va au cirque, fait des croquis… L’un de ses plus célèbres tableaux, c’est l’Acrobate à la Boule. Ce tableau qui date de cette période fut acheté par Morosov, un grand collectionneur d’art russe, en 1907. Tenez-vous bien, à l’époque, il l’achète pour 9000 francs ! C’est le premier grand tableau que vendra Picasso pour se sortir de la misère. J’en ai une reproduction sur toile, aux dimensions exactes de l’original, que l’on peut voir à Tourrette-Levens. Après j’ai d’autres reproductions de Picasso, notamment des Arlequins.

On a aussi une épreuve d’artiste de Marc Chagall, dédicacée de sa main en 1967, écrite en hébreu. C’est cette même année qu’il sort sa grande série sur le cirque. Toute sa vie, cet homme a aimé le cirque. Dans tous ses tableaux, vous retrouvez le cirque : des équilibristes, des clowns… Pourquoi ? Parce qu’il a grandi en Russie, sur une place où l’on pratiquait cet art. Chagall, c’est un amour complet pour le cirque !

On peut voir un superbe tableau de Jean Dufy, grand amoureux du cirque, avec son frère Raoul, une reproduction de Georges Seurat, grand maître du pointillisme, qui est au Musée d’Orsay, mais aussi Matisse bien sûr. En 1947, il sort un ouvrage qui s’appelle Jazz. Et dans ce livre, vous avez des textes magnifiques, écrits de sa main, sur le cirque et sur ses artistes. Il y a aussi des planches, six planches exactement, que l’on peut voir dans l’exposition. C’est Matisse, avec ses couleurs exceptionnelles, avec ce bleu qu’il a inventé quand il logeait au quai des États-Unis à Nice. 

Autres pièces extraordinaires : les œuvres de Jules Chéret, qui a passé les dernières années de sa vie dans la région. Il faut savoir qu’il a été l’inventeur de la lithographie moderne. Je présente ici quatre lithographies originales, mais aussi deux gouaches originales de Chéret, dont l’une est certainement le plus beau clown qu’il n’ait jamais peint de sa vie ! Vous avez l’œuvre originale et en dessous vous pouvez voir l’affiche.

On a aussi Toulouse-Lautrec (ndlr: l’artiste avait fait l’objet d’un focus lors de l’exposition estivale de Tourrette-Levens en 2017. On pouvait y voir notamment une série de lithographies originales sur l’univers du cirque réalisée à la fin de sa vie), avec notamment l’affiche de 1864 où figurent Valentin le désossé et La Goulue. Une affiche célèbre mais très rare… Comme cette affiche rehaussée de Rosa Bonheur, qui a peint Buffalo Bill à cheval, lors de l’exposition universelle de 1889 – l’originale est à Cody, aux États-Unis. Rehaussée, c’est-à-dire que ma restauratrice a refait l’affiche, qu’elle l’a recolorée en tableau. Et je peux vous dire que si je vendais cette toile, les Américains se battraient pour l’acheter ! 

Il y a aussi de très belles sculptures…

Oui, dans la première salle, il y a 7 sculptures, toutes signées par des artistes français, et une œuvre accrochée au mur, d’un sculpteur du nom de Platon, qui représente les clowns blancs Bario et Dario Meschi et l’auguste Rhum, trio célèbre des années 1930. Cette première salle se conclut avec Carle Vernet, connu sous l’Empire napoléonien pour être le peintre des chevaux. Je présente ici une gravure originale de 1805, sur le dressage de chiens et de singe. Magnifique ! Vous voyez on remonte donc jusqu’à l’Empire, au tout début du XIXe siècle.

Vous avez cité les grands maîtres. Qu’en est-il des petits maîtres ?

Les « petits maîtres » sont dans la deuxième salle. Comme André Brasilier, qui est à 94 ans le seul artiste contemporain actuellement au Musée de l’Hermitage ! Il m’a fait un tableau, une huile sur toile magnifique avec des chevaux… Et puis on a aussi des œuvres de Patrick Moya, qui adore le cirque, d’Albert Chubbac, qui m’a offert des collages extraordinaires, dédicacés, car j’étais son médecin, ou encore de Raymond Moretti, qui a produit des clowns merveilleux…

On a aussi dans cette salle de grands affichistes, dont le premier d’entre eux en 1906 qui s’appelait Cândido de Faria, ou Gustave Soury, pour ne citer qu’eux. J’expose aussi des artistes plus méconnus en France, comme cet enfant du cirque Knie, plus grand cirque d’Europe : Rolf Knie, un véritable petit génie, qui a quitté le cirque pour faire de la peinture. Il est aujourd’hui une des grandes pointures de la peinture suisse. J’ai deux de ses toiles et des céramiques extraordinaires.

Et comment parler de cirque sans évoquer les costumes…

Oui, les costumiers sont essentiels au cirque ! J’ai des costumes d’Achille Zavatta, de son frère Rolf Zavatta et du clown Maïss. Les 180 costumes de clown originaux que je possède sont tous des dons. Contrairement aux affiches, tableaux et autres œuvres, qui sont des achats. Tous ces costumes sont de Gérard Vicaire. Depuis qu’il a disparu, il n’y a actuellement en France plus de grands costumiers sur le cirque comme lui, avec toutes ces paillettes comme autrefois… C’est bien dommage. Vous savez, j’ai beaucoup d’autres choses dans ma collection, mais je ne peux pas tout vous dire ! 

En revanche, une chose que j’ose dire, c’est que cette exposition est certainement la plus grande jamais faite sur les grands et les petits maîtres qui ont œuvré sur le cirque. Et je la dédie au Prince Rainier III, dont on célèbre actuellement le 100e anniversaire de sa naissance, et qui m’avait choisi pour lancer à ses côtés le Festival du cirque de Monte-Carlo en 1974. D’ailleurs, une autre exposition est programmée à Monaco, avec des pièces de ma collection, du 22 novembre jusqu’à fin décembre, sur les Terrasses de Fontvieille, là même où le Prince entreposait autrefois ses voitures. On l’a imaginée en collaboration avec Charlène Dray, chargée de la scénographie avec la Princesse Stéphanie. 

Comment vous êtes-vous retrouvé, vous médecin de ville, à créer un festival de cirque avec le Prince Rainier III ? 

Le Prince avait demandé au maire de Monaco de l’époque de faire quelque chose pour le cirque, et c’est là que je suis intervenu, car je connaissais la famille Bouglione. J’étais médecin et ami de Joseph Bouglione, qui a consenti à louer son chapiteau pour lancer le festival. J’ai eu l’honneur d’être à côté du Prince jusqu’à ce qu’il regagne le ciel. Lui et sa fille la Princesse Stéphanie avaient la passion du cirque. Tout comme moi, depuis l’âge de 4 ans ! C’est pour cela que je suis devenu le médecin des Bouglione, puis des Medrano et des Gruss. Ce qui a bien sûr facilité l’enrichissement de ma collection… (rire)

Avez-vous une idée de la prochaine thématique ?

Vous savez, lorsqu’on a 88 ans, malgré tout l’espoir qu’on a, et même si l’on se porte bien, il faut qu’un jour la vie s’arrête. Alors, ce sera probablement l’une de mes dernières expositions. L’ultime sera peut-être celle de Monaco, une exposition prestigieuse ! J’aurai certainement une très grande émotion… Quant à ma collection, elle sera dédiée à la fondation que je vais créer pour mes petits-enfants, qui en hériteront.

8 juil au 24 sep, Centre Culturel, Tourrette-Levens. Rens : tourrette-levens.fr
Jean Dufy – Collection Alain Frere © Jean Bernard

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