Veiller sur elle : un hymne à la beauté

Veiller sur elle : un hymne à la beauté

Goncourt 2023 et Prix du roman Fnac 2023, le roman du cannois Jean-Baptiste Andrea, Veiller sur elle, est un récit poignant, où il est question de religion, de différences, d’amour impossible, mais aussi de beauté et d’art…

Certains ont parlé d’un Goncourt idéal et sans risque parce que romanesque à l’excès, d’autres y ont vu « un roman sculpté telle une visitation, dans le miracle du surgissement« , dixit le Monde. En effet, il y a un lyrisme que l’on n’avait perdu l’habitude de lire, en cette époque où l’autofiction est reine, et je dois avouer que ce livre offre un plaisir multiple : on y entre comme dans un conte ou une épopée chevaleresque, on se laisse embarquer comme à l’âge de nos lectures d’enfance par une galerie de personnages cinématographiques (d’ailleurs l’auteur vient de ce monde), par son intrigue romanesque, sa belle écriture, tout en plongeant dans une période sombre de l’Italie, la montée du fascisme avec les grandeurs et les lâchetés humaines qui l’accompagnent. Tous les éléments sont réunis pour s’évader dans 600 pages de plaisir de lecture. Même si parfois le rythme s’essouffle, l’intrigue nous pousse à poursuivre. 

Avec un titre comme Veiller sur elle, on pourrait s’attendre à ce que « elle » soit une femme, une amoureuse, une enfant, une mère. Non, celle qui fait l’objet d’une protection si secrètement cachée de tous, dans ce monastère italien où agonise le héros, est la création d’un homme que ses origines ne destinaient pas à une vie exceptionnelle. Au cœur du récit, il y la Beauté et l’Art. C’est l’histoire de Michelangelo Vittaliani, dit Mimo que sa mère a pressenti devenir grand malgré la maladie d’achondroplasie qui le maintiendra de petite taille toute sa vie et qui l’envoie à l’âge de 12 ans dans son pays d’origine chez un oncle qui n’en est pas un, sculpteur sans foi ni talent, un « enfoiré » profiteur du talent précoce de cette jeune recrue, dont le paternel très tôt décédé, savait maitriser la pierre. Dans cette Italie de l’entre-deux-guerres, terre des aïeux de l’auteur, « royaume de marbre et d’ordures. Mon pays« , comme le dit Mimo, au cœur de la vallée transalpine de Pietra d’Alba où il fait son apprentissage, il fera une rencontre qui changera sa vie pour toujours : Viola d’Orsini est fille de riches et puissants aristocrates, un être hors du temps, surtout de ce temps-là, coincée dans une famille dont on devine les orientations. Figure de lumière, fascinante par sa radicalité, trop moderne pour l’époque, celle qui écoute les morts dans le cimetière la nuit et veut voler, va l’instruire, lui apprendre à lire, à se cultiver pour sortir de sa condition. Mimo prend sa revanche sur le sort, déconnecté des tumultes de l’Italie fasciste. Au nom de l’Art et de la Beauté est-il pensable de se rendre aveugle ? 

« Sculpter, c’est juste enlever des couches d’histoires, d’anecdotes, celles qui sont inutiles, jusqu’à atteindre l’histoire qui nous concerne tous« . À l’image de ce jeune homme qui façonne sa vie à la lueur de son désir de sculpter, Jean-Baptiste Andrea nous livre une partie de lui-même dans ces mots, lui qui mit de longues années avant de s’autoriser à écrire. On quitte cette fresque en se remémorant « tramontane, sirocco, libeccio, ponant et mistral« , ces 5 noms de nuages que Viola martèle à Mimo, car ils sont essentiels.

Veiller sur elle, Jean-Baptiste Andrea (éditions Iconoclaste)