Ô mère toute-puissante

Ô mère toute-puissante

En avril, le Théâtre National de Nice accueille La Maison de Bernarda Alba du poète et dramaturge Federico Garcia Lorca, un grand classique de la littérature espagnole, mis en scène par Yves Beaunesne.

À l’heure où il est tant question d’emprise et de patriarcat, dans de nombreuses sociétés la toute-puissance du matriarcat pèse aussi son poids sur les filles auxquelles leurs mères continuent d’imposer ce qu’elles-mêmes ont subi. Et de reproduire ce même modèle, génération après génération. Huis-clos dans un monde de femmes, qui interprètent chants  et musiques signés Camille Rocailleux à la manière d’un chœur ancien pour passer le gué entre hier et aujourd’hui. 

En Andalousie, une maison est endeuillée par la mort du mari de Bernarda Alba, mère de cinq filles de 20 à 39 ans : Angustias, Magdalena, Amelia, Martirio, Adela. Aussitôt, elle fixe sa loi au sein de cette micro société pour, dit-elle, préserver la réputation des filles. Ce sera huit années de deuil. Assignées à résidence et tenues à distance des hommes « comme chez mon père, comme chez mon grand -père« . De peur du qu’en-dira-t-on, rien ne doit filtrer dans ce village mutique, réplique rurale de l’ordre national qui sévit. Le temps se fige. En apparence…. Car dans la pénombre de la demeure aux portes et fenêtres condamnées, d’âpres dissensions se font jour entre les sœurs enterrées vivantes. Sur fond de rivalité, de jalousie, de désir sexuel, de violence et de transgression, d’une norme sociale statique et d’un pouvoir fasciste toujours plus prégnant, la rébellion d’Adela la plus jeune, fragilisera un temps les fondations. Mais au bout de la résistance, suicide et sacrifice. Ce n’est pas par hasard si Lorca avait sous-titré sa pièce : Drames des peuples d’Espagne… Pour les jeunes femmes, tant d’années perdues au nom de la sacro-sainte tradition et/ou religion. Pour l’Espagne, tant de vies perdues dans une guerre civile qui fit rage et dressa avec sauvagerie les uns contre les autres au nom d’idées radicalement antagonistes. 

Achevée le 19 juin 1936, deux mois avant d’être fusillé un 19 août, c’est la dernière pièce de l’écrivain que les franquistes avaient jeté en prison. La critique mordante de traditions ibériques antédiluviennes au sein de la famille qu’il y donne coïncide avec le silence de tout un pays au bord de la guerre civile. Longtemps censurée, il faudra attendre janvier 1964 pour qu’enfin soit créée cette Maison de Bernarda Alba à Madrid, où désormais, la statue de Garcia Lorca regarde les gens qui passent sur la Place Santa Ana. Longue aura été la lutte pour la liberté d’expression. Aujourd’hui, plus que jamais, elle est loin d’être finie. Partout dans le monde.

18au 20 avr, La Cuisine – Théâtre National de Nice. Rens: tnn.fr

photo: La Maison de Bernarda Alba © Guy Delahaye