Les monstres sacrés à notre chevet

Les monstres sacrés à notre chevet

Face aux tragédies de notre monde belliqueux, il peut être bon de faire face aux monstres nés de nos imaginaires humains. Précisément, il s’avère qu’avec quelques mots simples et bien amenés, la poésie est capable de modifier nos perceptions, d’évacuer nos colères communes.

Voilà en substance l’intention et le vœu de Muriel Mayette-Holtz, directrice du Théâtre national de Nice (TNN), à l’origine du Festival de tragédies dont la 1e édition sera inaugurée cet été en plein air, au cœur du site historique de Cimiez, les arènes.

La tragédie est plus grande que le drame, et plus grande que les êtres tourmentés que nous sommes. Elle dépasse nos craintes, les embrasse même, elle égrène les catastrophes qu’on aurait assurément pu éviter, elle grossit le trait de nos fragilités. Pour Muriel Mayette-Holtz, elle a même tout du remède : elle permet d’assouvir ce « besoin de célébrer l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau et de plus terrifiant : la puissance de l’âme, l’énergie sacrée des sentiments« . Chaque nouvelle mise en scène d’immenses textes offre une juste lecture de notre monde contemporain et, avec celle de Phèdre, nous plongeons dans la douleur et l’isolement d’une jeune femme qui aurait pourtant tout à apprendre et à vivre. Mariée à la place de sa sœur que Thésée a abandonnée sur une île, violée, devenue mère trop jeune, elle découvre la force des sentiments qui meut son cœur et son corps avec Hippolyte, son beau-fils. Désireux de s’affranchir de son père violent et toujours absent, il trouve, peut-être malgré lui, une façon de s’arracher de son histoire, en aimant la seule femme qu’il lui est interdit d’aimer. Les ingrédients de la chute sont réunis. Dans la peau de Théramène, gouverneur d’Hippolyte et narrateur de la pièce, le comédien et slameur venu du cinéma Jacky Ido, déploie les alexandrins de Jean Racine d’un chant intérieur qui ne demande qu’à surgir.

Les cinq pièces proposées sont issues du répertoire de l’Europe méditerranéenne et sont de la même puissance, du même bois poétique. Écrit et mis en scène par Simon Abkarian, Hélène après la chute, se situe au moment où Ménélas et Hélène se retrouvent, alors que Troie est aux mains des Grecs qui s’en partagent les richesses. Ils pourraient enfin être l’un à l’autre, mais leurs responsabilités dans le chaos advenu les placent dans une sorte de néant, où il faut désormais faire face aux conséquences de leurs actes et réviser leurs sentiments. Là, le rapprochement avec les contextes actuels de conflits est évident, « et même nécessaire », intime Muriel Mayette-Holtz.

Parmi les textes tragiques contemporains, Calek, d’après Les Mémoires de Calek Perechodnik, mis en scène et joué par Charles Berling, est de ces écrits intenses et profonds qui nourrissent notre mémoire collective. Perechodnik, juif polonais né au début du XXe siècle, est séparé des siens dans les années 40, et traverse son isolement secret en écrivant des pages brûlantes. Berling fait lecture de ce texte survivant, où l’innocence, l’ambiguïté éthique et le choix en sont le cœur.

Mais puisque les Grecs antiques savaient imaginer les plus monstrueux des monstres, le choix de la programmation de l’équipe du TNN nous emporte dans les flots de L’Odyssée d’Homère, avec une adaptation de Jacques Bonnaffé, Notre Homère, issu du texte traduit par Emmanuel Lescoux, qu’il restitue « dans un français très contemporain« , pour une nouvelle traversée vers nos origines naturelles que symbolise l’île d’Ithaque pour Ulysse.

Et c’est avec Stéphane Braunschweig que nous retrouvons Racine et Andromaque, entourée d’hommes qui tous meurent et où l’inéluctable tient les rênes. C’est aussi le destin tragique de jeunes gens écrasés par les irréversibles décisions de leurs parents héroïques, en même temps que leurs sentiments sont rendus complexes par l’horreur de la guerre.

Construits avec des partenariats en plusieurs lieux – le Château de Crémat, les Franciscains, la Villa Masséna, la place Saint-François et le Musée d’archéologie de Nice-Cimiez – trois propositions se joueront aux derniers rayons de soleil, avec des textes de Jack London, Laurent Mauvignier, et Le Procès de Néron, où comédiens, avocats et peuple (le public !) tenteront de rendre justice. Deux rendez-vous hautement littéraires, un colloque et un parcours sur le site des thermes antiques de Cemenelum, en alexandrins, encercleront ce poétique et vibrant festival de tragédies, unique en France. 

19 juin au 5 juillet, Arènes de cimiez & lieux divers, Nice. Rens: tnn.fr

photo: Hélène après la chute © Antoine Agoudjian

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