27 Juin L’amour est le contraire de la mort
Voilà ce qu’écrivait Roberto Saviano dans son ouvrage Le contraire de la mort, c’est aussi ce que nous disent les décès tragiques d’Annie et Ben Vautier. Nice vient de perdre un de ses plus grands artistes, mais aussi une des femmes les plus généreuses et les plus rayonnantes, son épouse Annie. Elle était son disque dur externe, elle était tout pour lui. Quelle classe, quelle sortie, mourir d’amour… Ben et Annie laisseront une marque indélébile par leur humanité et leur amour. Nous avons choisi de nous effacer pour ouvrir nos colonnes au splendide hommage de leur petit-fils Benoit Barbagli, et d’une de leur amie proche Marie-Louise Mouzon, qui a travaillé avec eux pour le Centre du Monde, leur fameuse boutique niçoise.
À Annie et Ben Vautier
Voici les derniers mots que j’adresse à mes grands-parents Annie et Ben Vautier. Même si certains de mes proches en partagent la vérité, je ne les prononce qu’en mon nom.
« Il n’y a pas d’amour, seulement de l’ego »
Longtemps, j’ai entendu mon grand-père prononcer cette phrase, comme l’avocat du diable qui voulait nous faire croire que l’individu est le commencement et la fin de tout. Si, depuis Duchamp, la lumière éclaire l’artiste davantage que l’œuvre, avec Ben l’affirmant explicitement, la fin du XXe siècle en fut le paroxysme. Mais qui dit paroxysme dit retournement.
Lors de notre dernière visite à l’hôpital, peu avant la mort d’Annie, j’ai entendu les mots que mon grand-père a prononcés à ma grand-mère, déjà plongée dans le mutisme : « Annie, c’est toi mon ego. »‘ Ce fut le dernier message que j’ai entendu Ben lui adresser. Ce n’était pas une renonciation de son ego et de sa théorie, mais enfin les expliciter à leur juste mesure. Un génie n’existe et ne crée jamais seul, ex nihilo. Peut-être même que le génie n’existe pas du tout, qu’il est une somme curieusement agencée de toute intelligence environnante. Ben a laissé comme dernier geste à côté de son corps sans vie, un bout de papier d’une vérité désormais absolue : « Je ne peux pas vivre sans Annie. » Ces derniers mots marquent, selon moi, un basculement. Le passage de l’individu et de l’ego comme centre de Tout à l’amour.
Ce couple se situait à un moment charnière de l’art, une transition. Ben était le Sphinx qui pose l’énigme à Œdipe sur l’homme avant de se jeter à la mer : un post-artiste englué dans l’ego et l’individualisme, mais qui finalement nous pose la question de l’amour, du collectif, de la différence, dont la réponse formulée dans ses derniers mots est la femme qu’il aime, qui l’a aimé : Annie.
« To change art, destroy ego. » Cela est donc fait !
Ma grand-mère n’a pas été seulement un soutien à l’œuvre de mon grand-père, elle en est la co-créatrice, co-autrice, sa condition d’émergence. Annie était une femme solaire, belle, chantante, sans âge. Mais également une artiste Fluxus, une force de création, qui a connecté et maintenu le lien entre de nombreuses communautés artistiques et intellectuelles : Fluxus, Figuration Libre, Théâtre Total. Accompagnant les mouvements féministes tels que le MLF, favorisant l’entrée des femmes dans un monde artistique dominé par le masculin. Il n’y a pas de génie qui existe seul, il ne reste que nous, orphelins de mythes et de chimères, de dieux et divinités dorénavant absents. Nous sommes seuls, et seules les constructions collectives pourront nous aider à faire naître un avenir en commun. Les artistes sont l’avant-garde sensible de notre temps ; leurs œuvres ne se contentent pas de refléter la société, elles construisent des mondes, les rendant tangibles et accessibles, facilitant ainsi leur infusion dans notre culture.
Si les débats entre Annie et Ben étaient vifs, animés, hauts en décibels, il en était de même avec leur public. Et pour cause, ces deux individus avaient compris que débattre, c’est construire ensemble, c’est explorer. Débattre c’est aussi en quelque sorte éviter de se battre. En construisant du commun, nous, les artistes, en engageant notre corps et notre esprit, sommes les artisans de la paix et de la vie.
Ensemble, ils ont réalisé leurs œuvres les plus importantes : Eva Cunégonde et François Malabar. La première fut signée par Ben, Annie n’ayant pas besoin d’apposer une signature pour qu’on lui reconnaisse son apport majeur. Leur second enfant, lui, émerge d’une performance Fluxus débutant lors du festival Non-Art intitulé : faire un enfant. Leur maison de Saint-Pancrace, œuvre intitulée Chez Malabar et Cunégonde, a accueilli leur vie et leur art. Tel un musée, temple des Muses, leur maison démontre l’importance de leurs enfants. Ils n’ont pas toujours eu les mots clairs, mais les phrases que nous lisons depuis ces derniers jours prennent un nouveau sens et témoignent d’une partie cachée de leurs sensibilités. Ainsi, ils n’ont jamais quitté la demeure de leurs enfants, de la famille qu’ils avaient construite. Puisque le langage, médium de leurs œuvres, est polysémique, leur œuvre entière, à la manière d’une pierre de Rosette, s’éclaire sous un jour nouveau.
Il me reste plus qu’à leur adresser un dernier message
Nous continuerons à vivre, à faire vivre votre œuvre, pas seulement dans ce qu’elle fige, mais bien dans ce qu’elle a enfanté et enchanté, un amincissement, voire la suppression des frontières entre vie et art, une volonté que l’art et la culture restent bouillonnants, populaires, sociaux, ni austères ni élitistes. Nous continuerons de porter la vision non pas seulement de l’artiste, mais du couple, de faire pousser les idées qu’ils ont engendrées, défendre les artistes qui les portent et qui les transmettront à leur tour, soutenir, nourrir, expliciter cet amour complexe à l’origine de la vie et donc de l’art.
Remerciements
Nous voici devant vous à Nice, leur terrain de jeu historique, la ville qui leur a tout permis. Ici, je tiens à remercier Eva, ma maman, qui a passé les vingt dernières années à défendre l’œuvre de ses parents. Je tiens également à remercier les artistes et amis du couple qui ont transformé ces interactions en une effervescence créative, soutenue et portée au loin par leur message « la vie est art« . Je vous remercie tous d’être venus leur rendre un dernier hommage, que je n’ose encore appeler leur dernière performance.
Et je remercie plus profondément encore, et tels que je les ai toujours appelés, Pépé et Mémé. Mémé, j’espère que tu as trouvé le mur blanc dont tu nous disais rêver. Nous vous aimons. Merci d’avoir été et de nous avoir permis d’être. Merci également à Aimée Fleury qui m’a soutenu dans ce moment et aidé à la rédaction de ce texte.
Benoit Barbagli
Le choc
Ben le traquait en matière de créativité. Le choc, nous l’avons reçu en plein cœur ce matin du 5 juin 2024. Ben a mis fin à ses jours cette nuit-là d’une balle en pleine tête.
Il ne s’exprimera plus, ni à haute voix ni par écrit, et ce geste a été provoqué par l’énorme traumatisme qu’il a reçu en apprenant qu’Annie, sa femme, avait succombé quelques heures auparavant à un AVC. Ben n’a pas supporté l’idée de cette séparation et s’est donné la mort.
Partout et immédiatement les échos se sont multipliés pour chanter Ben Fluxus, Ben et Duchamp, Ben rassembleur de talents, Ben défenseur du Sud, Ben provocateur, philosophe sociologue, régionaliste, acharné d’ethnisme, et j’en passe. Je veux plutôt ici témoigner de l’attachement indéfectible de Ben à Annie et d’Annie à Ben.
Ben et Annie, le recto et le verso d’une même pensée. Durant les années où je les fréquentais quotidiennement souvent, je traitais Annie de « Sainte Annie », car Ben tyrannique, possessif, pudiquement amoureux, disons-le, la sollicitait jusqu’à la persécuter, réclamant à 10h le numéro de portable de X, à 11h le mail d’Y et le texte de Z, à 12h des pâtes ! des pâtes !, à 14h la relecture et la correction de son texte écrit le matin, à 16 h appeler le transporteur du musée de…, à 18 h des pâtes ! Annie, j’ai faim !
Il ne pouvait se passer d’elle moralement, physiquement, matériellement ne lui laissant pas une seconde de répit. Elle pestait, mais assumait les taches, corrigeait ses excès, lisait la presse pour lui, sacrifiait à cet homme dont elle ne permettait pas qu’on le critique et qu’elle seule avait le droit de fustiger. L’unique limite qu’elle imposait à Ben, ses petits-enfants et ses animaux. L’osmose régnait entre eux et dès que Ben s’éloignait de Nice, il s’inquiétait d’elle, lui inventait mille aventures érotiques, et nourrissait des phantasmes presque naïfs. J’avais promis de monter les voir cet été, ils ne m’en ont pas laissé le temps. Seul et sans Annie, Ben n’a pas attendu la grande faucheuse, il a rejoint Annie. Un geste de grand seigneur. Nous restons sans voix. Submergés par l’émotion.
Marie Lou Lamarque*
Lors de sa dernière Exposition au Musée d’Art Naïf de Nice, Politiques, Institutionnels, Galeristes, tout le monde était là, mais ce que je garde en mémoire, c’est la douceur d’Annie, sa générosité, les moments avec les chats, les chiens, mes fous rires avec Ben, mes nuits à Art Thèmes pour la relecture de ses textes, la FIAC à ses côtés, les Chiches Kebabs, la folle jeunesse. Annie et Ben étaient inséparables.
Marie Laure Mouzon

*Marie Lou Lamarque, a été Directrice du journal Art Thèmes Paris Côte d’Azur pendant 18 ans. Elle a publié le journal de Ben encarté dans ses pages pendant plus de 10 ans. Par la suite ML Lamarque et sa fille Marie Laure Mouzon se sont associées à Ben et Annie pour ouvrir et gérer le Centre du Monde, rue du lycée à Nice, qu’ils ont tenu ensemble pendant 2 à 3 ans. Nous avons tenu à publier son témoignage, ainsi que celui de sa fille, car elle est notre modèle, la pionnière des gratuits culturels de notre région avec son fameux journal où nous avons fait, Évelyne Pampini et moi-même (Michel Sajn) nos débuts.
photo Une : BEN ET ANNIE 1972, Nice ©Eva Vautier