Nos divines interrogations

Nos divines interrogations

Après ExodeS en 2022, la Municipalité de Saint-Raphaël propose cet été l’exposition MythologieS, d’Achille à Batman, sous la direction artistique de Simone Dibo-Cohen, présidente de l’Union Méditerranéenne pour l’Art Moderne (UMAM) qu’elle a su, ces quinze dernières années, ouvrir aux nouveaux médiums et aux territoires éloignés.

Les mythologies ont plusieurs visages à travers le monde et leurs métamorphoses sont captées par les artistes, de façon littérale ou par détournement. Les mythes sont parfois à déconstruire et toujours à questionner. Ce que Simone Dibo-Cohen déploie dans son intention, en rapprochant les normes sociales, standards de beauté et discours simplistes d’aujourd’hui des mécanismes de domination bien connus des divinités d’antan qui, d’un geste, pouvaient faire basculer un monde peuplé de misérables mortels. 

Nature divine

On peut aborder les figures divines pour ce qu’elles sont et se trouver fasciné. C’est l’approche d’Assoukrou Aké ou du poète Alexandre Mexis qui s’en remettent à elles pour espérer une amélioration de notre condition. Certaines d’entre elles sont particulièrement déstabilisantes, capables de dualité et habitées de tempéraments contradictoires, ce que mettent en lumière Anthony Mirial, Mari-José Armando, Beya Gille Gacha, Salifou Lindou ou Dominique Stutz, dans des représentations ô combien symboliques et esthétiques. Par leurs métamorphoses, elles nous trompent ou nous flattent, par l’effet du masque (Anne Bothouon), ou usant de matériaux récupérés, figurant la permanence (Éric Liot, Bernard Pras). Notre condition humaine est tantôt jugée absurde comme l’illustre Degann usant du mythe de Sisyphe, tantôt condamnée à passer le Styx, de la vie à la mort (Ghyslaine et Sylvaine Staelens). On peut ne jamais renoncer (Lucile Travert), ou voir dans l’invisible les signes d’un espoir, ce qu’Orsten Groom parvient à réaliser.

Nature humaine

Mais nous, humains, sommes pourtant du même bois et du même feu que tout être vivant, trouvant dans les morphologies et tempéraments animaliers un miroir de Stefano Bombardieri, et la fusion du vivant opèrera grâce à Dyonisos, selon Nicolas Rubinstein. Parfois, les forces supérieures de la nature nous absorbent et nos conflits intérieurs prennent forme, comme ces illustres personnages d’une incroyable expressivité d’Yvan Marin Boutrais, cette Gorgonne de Marc Petit, ou ces représentations anthropomorphes de Maurice Renoma ou Ousmane Niang, qui insistent là sur notre propension à nous fondre dans le bain de nos sociétés, elles aussi mutantes. Il nous faut donc devenir plus forts, toucher le ciel par des constructions « babéliennes” à la Bruno Mallart, et nous représenter à la fois magnanimes et sensibles comme le sculpte Christophe Charbonnel, nous voir beaux comme des dieux, ce que Pierre et Gilles mettent en scène dans une érotique perfection.

Échéance et déchéance

Pour Mauro Corda, François Nasica ou Catherine Thery, le sacré mérite une sérieuse désacralisation, via notre nouveau Panthéon de super-héros et autre figurine parfaite, en simplifiant et en détournant les scènes mythiques. Et pourquoi ne pas amener au ridicule (Myriam Baudin) ? À la déchéance et à l’imperfection, comme les statuaires d’Egor Zigura, Léo Caillard et Massimiliano Pelletti ? Les récits anticipés d’Éric Bourgier nous déplacent dans un monde chaotique où les dieux sont déchus quand Stéphane Carbonne les compare aux géants de l’économie mondiale actuelle. Il existe peut-être de nouveaux dieux, en effet, déjà mêlés aux mortels selon Sudikou Oukpedjo. Le recours aux figures et tableaux mythiques est un levier symbolique pour dénoncer les effets néfastes de nos travers et paresses, ici dans une scène de sacrifice humain opérée sur un amas de déchets avec Gérard Rancinan, là dans des réécritures mêlant histoire, mythe et réalité, comme cette rencontre inédite et brutale de Goliath et de Pasolini sous les traits du Caravage et mise en scène par Ernest Pignon Ernest, ou comme ces revanches sur l’histoire où les rôles sont interchangés à la faveur des opprimés (Roméo Mivekannin, Yoann Mérienne, Patrick Villas). Nous sauvant de ces oppressions, cas de conscience et délires inavoués, Gérard Taride offre le choix avec l’installation d’un distributeur automatique de divinités. Car sans aucun doute, ce sont à nous autres, humains, qu’échoient nos destinées.

Jusqu’au 12 oct, Musée d’archéologie, Centre culturel et Jardin Bonaparte, Saint-Raphaël. Rens: ville-saintraphael.fr

photo : Vue de l’exposition ExodeS 2022 © DR