Que vive le Peu !

Que vive le Peu !

Avec le Festival du Peu, l’art contemporain est appréhendé comme un outil de dialogue, pour que l’interprétation du visible et du non-visible soit discutée et s’impose dans les échanges entre artistes et visiteurs. Pour cette 21e édition, au Broc, douze artistes sont invités sur quatre week-ends, tous ponctués de moments (très) conviviaux et de spectacles.

Menée par Frederik Brandi depuis plusieurs années, la ligne artistique de cette exposition collective est tracée à la parallèle de cette volonté qui prime sur tout : œuvrer ensemble. Les mécènes locaux sont « fidèles« , le partenariat avec la Municipalité du Broc est « amical », le festival est construit chaque année « patiemment » par les organisateurs et la Municipalité… On sent d’abord qu’on va être bien, là ! 

Et depuis 21 ans, rien n’a su modifier la trajectoire de cet événement rassembleur, de ce « moment de partage sans équivoque sur le territoire« , comme le qualifie le maire brocois, Philippe Heura. Dans leur éditoriaux, les cofondateurs du festival, Jean Mas et Jean-Marie Audoli, l’un artiste de l’École de Nice, l’autre maire honoraire de Bonson où l’aventure naissait il y a 22 ans, insistent sur le contexte social et politique dans lequel nous baignons. Le premier alerte sur le risque d’une guerre totale quand le deuxième voit le festival comme une occasion de célébrer les « petits riens qui jalonnent notre quotidien« . Cette édition au titre vaste et impératif, V!vre avec un -i exclamatif s’aborde avec Frédéric Brandi comme une annonce à clamer aux quatre vents : « Cher visiteur, que tu sois dilettante ou savant, ne t’attends pas à trouver dans les œuvres présentées au fil de cette exposition une intention prétentieuse, de l’ambition ou de l’intérêt personnel, mais le jeu ingénieux de l’art, sa simple nécessité, à l’image de la vie, la vie elle-même qui est, dit-on, l’art absolu… » Les artistes invités offrent « une résistance faite d’énergie vitale et de force spirituelle positive« , abordant nos propres enfermements et nos souffles vitaux.

Invasion et évasion

Dans le bureau du maire, Magali Braganti joue l’invasion, mêlant matière brute et matière grise, comme ses Jardins intelligents, où le mouvement naturel occupe l’espace selon sa propre logique. Du geste de Frédéric Fenoll, on retient un surgissement qui vient assombrir la feuille blanche d’éclaboussures noires et profondes, comme un cri. Si vous engagez une conversation avec Manto, vous saisirez rapidement que son rapport à l’autre – et à l’art – ne supportera aucun détour, aucune tractation ; en lettres bleues, il scande : « Vivre c’est mentir« , comme un piège dans lequel on feint de ne pas avoir été pris. De l’expérience de l’enfermement, Aymeri en retient la capacité de l’esprit à demeurer libre : nos rêves et aspirations peuvent toujours muter en une matière capable d’évasion. Parfois, le rêve d’évasion est plus intense que ce qu’il semble promettre, ce sur quoi travaille le bédéiste Papa Divin, dans une réflexion sur le phénomène des vagues migratoires, leur essence et leur réception dans l’esprit des politiques et populations européennes.

Protection, fuite et renouveau

Pour prendre la juste distance avec les choses, David David opte pour la protection et dénonce l’aveuglement, figurant un personnage au couvre-chef lui couvrant la vue, qu’il place sur de monumentales structures, dans des postures nonchalantes, le haut du corps penché sur ce qu’on devine être un écran. Se protéger et se réparer, c’est l’intention de Valérie Morraja, dans une installation immersive et sensorielle à haut potentiel curatif. Pour Laurence Bassas-Joyeux, c’est l’acte créatif lui-même qui ouvre l’échappée et offre le souffle, ce qu’elle convertit en de massives sculptures de calcaire ou de légères installations de bois effilé. Une vitalité dont recèlent Les Ménades, collectif d’artistes femmes vivant au Broc, et qu’elles concentrent dans leur œuvre de céramique, dans un élan d’une intense sincérité.

Parmi les personnalités historiques du festival du Peu, Christian Passuelo en a marqué les prémices en réalisant un film documentaire drôle et pertinent dès les tressaillements du projet artistique en 2003, Une histoire de Peu. Il dévoilera également une installation poétique et bucolique appelant la floraison, la jouissance et l’éternel recommencement. Pour Souheil Salamé, ce sont nos rivages qui marquent le temps et les cycles, dont il extrait des cristaux de sel immémoriaux et qu’il mêle à ce que les rives reçoivent malgré elles en débris industriels et marins. De ce monde déréglé, nous avons tous déjà dit qu’il y a de quoi devenir fou… Benjamin Walter l’illustre dans un court-métrage intime et universel – bien qu’aux accents niçois ! –, en partageant  une vision du monde détraquée qu’il oppose à des suspensions banales et poétiques. Une perle d’humanité.

5 au 28 juillet, Village du Broc. Rens: festivaldupeu.org

photo : Prendre de la hauteur I (noir), acier, résine H400 cm © daviddavid.fr

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