26 Fév Camille Claudel, à corps perdu
Trois chefs-d’œuvre de Camille Claudel (1864-1943) sont accueillis au Musée des Beaux-Arts de Draguignan à titre exceptionnel. L’occasion pour le public de découvrir la beauté des multiples dans son œuvre, et pour nous de revenir sur la puissance de cette sculptrice au destin tragique, méconnue du grand public jusqu’aux années 80, et son influence sur la création féminine.
Le musée Camille Claudel de Nogent-sur-Seine faisant voyager ses œuvres le temps d’une fermeture pour travaux, la ville de Draguignan a la chance d’accueillir dans son musée La Valse, la plus célèbre des œuvres de Camille Claudel, et deux variations de Rêve au coin du feu, dont l’un a été offert au musée des Beaux-Arts en 1903 par le baron de Rothschild.
Il aura fallu un demi-siècle pour que le grand public découvre véritablement l’existence et l’œuvre de Camille Claudel grâce à un livre, Une femme, Camille Claudel d’Anne Delbée, (1982). Aussi et surtout grâce au film éponyme de Bruno Nuytten (1988), césar du meilleur film, et césar de la meilleure actrice pour Isabelle Adjani, cette année-là. Car à la fin du 19e siècle, une jeune fille de 17 ans qui décide d’être sculpteure, c’est inconcevable, voire scandaleux. Pourtant, Camille Claudel est l’une des premières femmes à être admises à l’École des Beaux-Arts de Paris, mais doit se battre pour être prise au sérieux en tant qu’artiste, malgré son talent manifeste. À une époque où les femmes n’avaient qu’exceptionnellement, et dans des conditions très restreintes, le droit d’accéder aux ateliers, elle est une figure à part. Virtuose dans la taille du marbre, elle se lance dans l’aventure à corps perdu. Sa rencontre amoureuse et artistique avec Auguste Rodin scellera son destin tragique. Élève et praticienne du maitre, elle devient rapidement sa maîtresse et son modèle. Quinze années d’une liaison passionnée et orageuse, dont elle sortira broyée… Diagnostiquée schizophrène, le 7 mars 1913, elle est internée trois jours plus tard, selon la procédure du « placement volontaire » réclamée par sa mère. Elle a 48 ans. Elle finira son existence à l’asile de Montdevergues, à côté d’Avignon, où elle meurt le 19 octobre 1943, laissant au jugement de la postérité une œuvre considérable, d’une rare puissance et d’une originalité visionnaire.
Les sculptures prêtées au musée de Draguignan sont emblématiques de périodes importantes de sa vie : La Valse, son œuvre la plus célèbre, est conçue entre 1889 et 1893, années d’intense production et de relation brûlante avec Rodin. La sculpture, symbiose de deux êtres enlacés, est refusée par l’État en raison de la nudité de ses danseurs. À Draguignan, le public peut découvrir sa 3e version, dévoilant des corps drapés dans un mouvement aérien et résolument moderne. Les deux variations de Rêve au coin du feu (1899) traitent le même sujet, mais dans différents matériaux. Présentant une femme alanguie contre sa cheminée, retranchée dans ses pensées, c’est l’œuvre qui traduit le mieux la tristesse de l’isolement dans lequel se trouvait Camille Claudel.
À travers le destin torturé et douloureux de cette artiste, c’est toute la question de la place de la femme dans l’histoire de l’art qui est posée. Sa lutte créatrice pour s’extirper de l’influence de ses maitres, pour faire reconnaître son œuvre comme personnelle et empreinte de féminité, coïncide avec le mouvement d’émancipation des femmes qui se répand dans la société européenne à la fin du 19e et au début du 20e s. Il faudra attendre le début des années 70 pour enfin assister à la reconnaissance du statut de la femme artiste (Louise Bourgeois, Niki de St Phalle…), après de longs siècles de rejet et de déni.
Jusqu’au 1er avr, Musée des Beaux-Arts, Draguignan. Rens: mba-draguignan.fr
photo : Vue de l’exposition (re)voir Camille Claudel © Ville de Draguignan