Forza Boccanera !

Forza Boccanera !

Michèle Pedinielli est devenue autrice de polars à 50 ans et ses livres connaissent de plus en plus de succès. Née dans une famille de militants, elle-même est engagée et entame sa carrière d’écrivaine comme une seconde vie. Généreuse, pétillante et féministe, elle a créé un personnage Ghjulia « Diou » Boccanera, un double excessif, un « porte-voix » qui lui permet de dénoncer mais aussi de nous faire aimer sa ville : Nice. Diou est l’héroïne d’une série de romans qui remportent aujourd’hui un succès remarquable. Mais elle écrit bien d’autres choses… Rencontre avec cette femme remarquable.

Une famille engagée

Michèle Pedinielli est née dans une famille de progressistes, avec une mère prof d’anglais et un père designer, mais surtout plasticien. Une famille de militants à gauche de la gauche. D’ailleurs, son père, Gilbert Pedinielli, a mis son art au service de ce militantisme, ne créant ni compositions florales ni « marines ». Plus jeunes, ses parents faisaient partie d’une troupe de théâtre très engagé. Jany et Gilbert ont notamment participé à une expérience autogestionnaire qui a duré plusieurs dizaines d’années : Calibre 33 (1) était un collectif et un lieu autogéré par des artistes, qui y exposaient, ainsi que par des non-artistes. Décédée en 2023, sa mère, Jany Pedinielli, a laissé un souvenir indélébile à bon nombre d’élèves restés ensuite liés à elle de longues années durant, mais aussi à toutes les femmes qu’elle a su aider et surtout écouter. 

L’empathie est sans conteste une marque de fabrique chez cette famille singulière. Ce couple-là fut un exemple. Jany, c’était la Méditerranée, mais avant tout le sourire, l’intelligence, la transmission, l’engagement, le cœur sur la main et la main tendue vers l’autre, toujours. Une vie aussi tournée vers la culture, vers le théâtre qu’elle appréciait beaucoup. Féministe de la première heure avec ses acolytes qui, au fil des décennies, sont passées de copines à amies et sont quasiment devenues l’équivalent d’une famille, naturellement. Jamais elles n’ont déposé les armes, jamais elles ne se sont lâchées, ou quittées. Avec toujours l’humour et la bonne humeur… Michèle se souvient que, lors de leurs rencontres, elles buvaient un petit coup et chantaient. Elle a d’ailleurs dédié son denier livre avec un bout de la chanson de La Lega à sa mère. Gilbert, son père, a quant à lui milité pour que l’art reste populaire, pour le partage, pour l’autogestion. Un libertaire comme l’on en fait plus trop dans cette période où les monstres se lâchent. Le décès de Jany fut et reste une épreuve pour cette famille liée autour de l‘amour de l’autre. 

Il n’est donc pas étonnant que Michèle soit elle aussi une militante. Ses parents l’ont embarquée sur toutes les manifs dès son jeune âge. Elle a été élevée « comme un être humain » et pas seulement comme une fille. Pas de pression genrée. D’ailleurs ses premiers films furent des westerns et des Godard. Ses parents ne l’ont jamais emmenée voir des Disney, dit-elle avec ironie. Elle a milité dans des groupes antifascistes… Elle voulait être une rock star, comme beaucoup d’ados. Elle a essayé de jouer de la basse comme Jean-Jacques Burnel des Stranglers, a essayé de chanter pour la première Fête de la musique. Mais elle ne progressait pas assez vite à son goût. Elle a donc continué sa route vers l’écriture.  

De la journaliste…

Michèle a suivi une formation littéraire dans une classe « prépa » à Nice, puis une autre à Paris. Sans succès… Elle a donc choisi de suivre un cursus d’anglais, pour faire du journalisme anglophone. Mais elle aura plus fait la fête qu’autre chose et n’a pas, selon ses propres mots, beaucoup « usé les bancs » de la fac. Elle arrête ses études et commence à travailler à 21 ans. 

Son premier job est un poste au journal L’Étudiant, où elle entre par la petite porte et passe assez vite journaliste. Puis, en 1998, elle change de travail et creuse le sillon du « multimédia » au temps de sa « préhistoire ». Elle fait des piges par-ci, par-là… Alimentaires, mon cher Watson ! Et en 2000, entre dans une agence qui fait des sites internet, puis devient en même temps formatrice pour des journalistes de presse écrite qui voudraient passer au net. Elle a enseigné ainsi pendant une quinzaine d’années à l’École des métiers de l’information, que dirigeait François Longérinas sous la forme d’une coopérative. 

Elle revient ensuite à Nice, un peu lassée par la « veille technologique ». La voici alors journaliste pour Rétronews, le site historique de la Bibliothèque Nationale de France pour lequel elle rédige des articles sur des faits divers et historiques, ainsi que des « produits dérivés » comme des hors-séries ou des podcasts.

…à l’écrivaine

Les causes de l’arrivée de Michèle Pedinielli à l’écriture sont en fait multifactorielles. À une époque où elle devait rester un an à Paris pour le travail, et ne voyait que très peu ses enfants, elle tombe malade : une affection chronique qui touche les intestins, le « deuxième » cerveau. Elle tient 6 mois et rentre à Nice. Un peu comme si l’éloignement d’avec sa famille avait provoqué une sorte de malaise en elle. Entre-temps, elle envoie une nouvelle à un concours organisé par le festival Toulouse Polars du Sud. Elle termine sur le podium. Et c’est là que tout commence. C’est à ce moment précis qu’elle se met véritablement à écrire… Arrive alors le monstrueux attentat du 14 juillet 2016. Cette concomitance de l’écriture, de la maladie et l’horreur de ce jour funeste ont changé sa vision. Elle qui s’était mise à écrire quelque chose de léger sur sa ville de Nice, voit l’attentat tout remettre en question. Et c’est en parlant avec de nombreux de proches qu’elle a réalisé qu’il fallait écrire en ne transformant pas la ville qu’elle aimait en simple victime. 

C’est ainsi qu’est « apparue » Diou Boccanera, la détective niçoise en Doc’ Martens (2), d’origine italo-corse. Boccanera est un peu son porte-voix, son double exagéré et romanesque. Boccanera c’est pour l’instant cinq romans, où l’on découvre Nice avec tous les côtés attachants que Michèle Pedinielli aime, mais aussi tous ses aspects sombres qui font qu’elle se méfie d’une partie de sa population. Car Michèle, avec son visage juvénile, est une écrivaine en Doc’ Martens, une militante, qui tient le coup grâce à l’humour, à ce recul nécessaire face au fascisme ambiant. Elle a toujours milité, comme ses parents, comme son compagnon. Elle a toujours défendu le droit des femmes, des fragiles, et le progrès social. Sa détective, Boccanera, est une femme comme ça : antifa, progressiste, féministe, généreuse… Michèle est encore étonnée du succès qu’ont remporté ses quatre premiers polars. Elle est heureuse d’être aimée par ses lecteurs. Elle, qui n’y croyait pas, est arrivée à devenir écrivaine à 50 ans. 

Elle travaille aussi sur des ouvrages différents, comme Ceci n’est pas une pipe, publié aux éditions Arkane 17, cadavre exquis en hommage aux femmes surréalistes, réalisé avec deux autres autrices, Cécilia Castelli et Anouk Langaney. Contrebandiers, à paraître le 28 mars 2025, est quant à lui écrit à quatre mains, avec Valerio Varesi, un auteur italien de polar que Michèle Pedinielli trouve génial – elle l’apprécie tellement que, dans son dernier volume de Boccanera, Un seul œil, la détective contacte le commissaire Soneri, héros de Varesi ! Encore une fois, sur une trame que ce dernier avait en tête, et après un premier chapitre qu’il a composé, Michèle Pedinielli s’est chargée du deuxième chapitre, et ainsi de suite, en alternance. Un nouveau cadavre exquis qui sera sans nul doute un des polars phares de Mars. On y découvrira une « histoire de frontière » : un jeune migrant découvert à moitié gelé dans la neige avec ses baskets trouées côté français, et un meurtre côté italien… Encore un thème cher à Michèle qui marque notre région en cette période xénophobe, car comme Varesi, elle a toujours milité pour l’accueil et le respect des migrants, solidaire du combat de Cédric Herrou et des militants de la Roya.

Elle est aussi en train d’écrire des podcasts pour Retronews sur des faits divers à travers les articles de presse de l’époque. Encore une autre manière de prendre du recul sur l’impact des médias à travers le temps… Elle a déjà sorti, en novembre dernier, Crimes de femmes, avec des historiens, toujours pour la BNF, où l’on retrouve des faits divers racontés à la façon d’un roman. Bref, on n’arrête plus Michèle Pedinielli… La joie d’écrire, d’être lue, d’être aimée par tant de gens, comble cette militante, cette mère, cette compagne, cette grand-mère ravie. Avec ses éternelles Doc Martens aux pieds, elle fait briller notre région et le Sud en général d’un éclat inattendu et positif, mais sans jamais oublier d’en dénoncer ses versants obscurs.

Un seul œil de Michèle Pedinielli (éditions de L’Aube)

(1) Calibre 33 : Dominique Angel, Jean-Michel Bossini, Farioli, Raoul Hébréard, Jean-Pierre Lombard, Geneviève Martin A., Gilbert Pedinielli, Jany Pedinielli, Josée Sicard…

(2) Les Doc Martens, Dr. Martens, ou simplement Doc, ont été créées par le docteur allemand Klaus Maertens. En 1945, alors qu’il récupérait d’une blessure à la cheville, Maertens a conçu cette chaussure avec une semelle en caoutchouc qui offrait un meilleur amorti que les chaussures traditionnelles en cuir. Elles ont quelquefois le bout avec une coque en fer à l’intérieur, et sont très à la mode chez les « alternatifs ».

photo : Michèle Pedinielli © Mouloud Zoughebi

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