26 Fév L’ImpruDanse, corps et âme
En 2024, pour la première fois, le festival L’ImpruDanse se déroulait sur trois semaines, avec une nouvelle approche pour envisager la relation artiste/public. Il persiste et signe avec une édition 2025 tout aussi dense et ambitieuse, articulée autour de 12 spectacles, d’ateliers, de projections, d’expositions, bref, de rencontres en tout genre visant à irriguer toute la ville, du 15 mars au 5 avril.
« Il n’est pas de fléau plus pernicieux que l’imprudence« , écrivait Sophocle dans Antigone. Et quelle vive imprudence de la part de notre gouvernement que d’amputer le budget de la culture comme il le fait aujourd’hui ! Une décision qui revient à condamner des milliers de projets, à affaiblir le tissu culturel et associatif, à réduire l’accès à la culture pour tous, à mettre en péril l’éducation artistique et culturelle pourtant essentielle pour former les citoyens de demain… Maria Claverie-Ricard, directrice de Théâtres en Dracénie, en avait lourd sur le cœur lorsqu’elle a entamé la présentation publique de cette nouvelle édition avec la lecture d’un texte fort, soulignant le travail des équipes de Théâtres en Dracénie qui ont suivi « comme des petits soldats » les différentes directives imposées par les Pouvoirs publics ces dernières années. Cependant, aujourd’hui, les budgets alloués notamment par la Région et le Département, eux, ne suivent plus, et c’est avec élégance qu’elle a conclu son coup de gueule, où l’émotion était palpable, par ces mots : « Nous ne sommes pas d’accord qu’on sacrifie la culture, celle qu’on transmet à nos enfants. Et notre désaccord, nous le scandons haut et fort ! (…) Alors ne sachant pas très bien comment on va construire l’édition 2026, je vous garantis que le festival 2025 sera fort, lumineux, et qu’il affirmera cette nécessité de nous rassembler« .
Une journée d’ouverture pour rassembler
Contrairement à la sentence — au demeurant pleine de sagesse — du dramaturge grec, L’ImpruDanse dont il est ici question est tout l’inverse d’un fléau. Ce festival ne divise pas mais rassemble, ne détruit pas mais construit, il est avant tout un lieu de création, de réflexion, de joie, de partage… Et sa journée d’ouverture, le samedi 15 mars, en témoignera : Brunch, déambulation dans le centre-ville en compagnie de Nacim Battou et des danseurs de sa Cie Ayaghma, ateliers avec Jean-Charles Jousni de la Cie (1)Promptu, flashmob sur le Boulevard Clémenceau (tuto en vidéo ci-dessous !), et stands de maquillage placés sous le thème du « Chic à l’américaine » en hommage à Alonzo King Lines Ballet, qui ouvrira le festival en soirée, avec Deep River. Ode à la paix et à l’harmonie, le show est construit autour de mini saynètes écrites durant la pandémie dans des lieux atypiques de San Francisco, et illustrées par un univers sonore composé de gospels de Lisa Fischer et de musiques spirituelles des traditions africaine et juive.
Une journée inaugurale pour également contempler les photos de Shirley Dorino accrochées dans le hall du théâtre. En quelque sorte, un passage en revue de la longue et belle histoire qui unit Théâtres en Dracénie à la danse. Sans doute, avec la musique, l’art le plus universel qui soit, une autre exposition, celle du photographe Gaël Delaite, visible depuis le 4 février devant le jardin Anglès, met quant à elle en images la pratique amateur sur le territoire : 100 danseur.euses de tous âges, issu.es de 12 écoles de danse de la Dracénie, se sont prêté.es à l’exercice sur le plateau du Théâtre de l’Esplanade pour immortaliser le mouvement et leur passion commune. Tout ce beau monde pourra ensuite se retrouver autour de Vientiane, lors d’un DJ set qui transformera le hall en boite de nuit — comme chaque samedi de festival.
Nos coups de cœur
Après ce lancement festif, L’impruDanse déroulera un programme où alterneront créations de chorégraphes français et internationaux. Parmi eux, deux spectacles nous ont particulièrement tapé dans l’œil.
Avec Du bout des doigts, Gregory Grosjean et Gabriella Iacono revisitent l’histoire de la danse à travers un prisme original : les mains. « Nous avons eu envie de proposer une vulgarisation positive de la danse contemporaine qui est très codifiée. La danse des doigts et le cinéma permettent de toucher des publics non avertis : il y a l’idée de la main marionnette, de l’écran miniature et d’autres aspects qui permettent cette ouverture. Mais notre intention première était de s’amuser. » Et ça marche ! Placées dans des décors créés artisanalement, les chorégraphies, retransmises sur grand écran, contextualisent chaque pièce dans son environnement historique. On passe ainsi des terribles marathons de danse de l’après-crise de 1929 à l’aérienne gestuelle post-Vietnam de Trisha Brown, dans un jeu de résonances qui éclaire l’évolution des mouvements chorégraphiques. Les mains sont ici bien plus qu’un simple prolongement du corps : elles deviennent auprès du spectateur — par anthropomorphisme — de véritables personnages, des marionnettes de chair et d’os douées d’une expressivité troublante, vibrant au rythme d’un ballet miniature.
Radio Maniok est tout aussi singulier, surtout par le sujet qu’il aborde. Cette création de la Cie Cirquons Flex offre une plongée dans les « Années Terribles » traversées par l’île de La Réunion durant la Seconde Guerre mondiale, à la suite du choix du Gouverneur de l’île de prendre parti pour le Régime de Vichy. Ce qui eut pour conséquence directe un blocus de deux ans infligé par la flotte anglaise. Cette fresque circassienne, mêlant acrobaties, danse et musique pour donner chair et corps aux souvenirs d’un vieil homme ayant vécu cette période, explore la résilience d’un peuple isolé du monde et réduit à une âpre autosuffisance. L’écriture et la mise en scène, signées Gilles Cailleau, interroge : cette autonomie contrainte pourrait-elle devenir un modèle à embrasser volontairement ? Car Radio Maniok ne se contente pas de raviver une mémoire locale, il éclaire notre Présent. Dans un territoire où se croisent les grandes problématiques contemporaines — crises climatiques, sociales, alimentaires — le cirque devient alors un médium d’utilité publique, un appel à la solidarité et à l’inventivité.
La création féminine à l’honneur
Le festival L’ImpruDanse, c’est aussi et toujours une large place offerte à la création féminine, notamment lors du deuxième weekend 100% féminin. La Marseillaise Balkis Moutashar, déjà invitée en 2017 et en 2019, reviendra à Draguignan présenter Attitudes habillées, une déambulation chorégraphique des plus originale parmi les œuvres du Musées des Beaux-Arts, à travers quatre solos qui revisitent l’histoire du vêtement et de son pouvoir de transformation du corps, dans un univers poétique et surréaliste.
Après ces représentations gratuites, retour au Théâtre de l’Esplanade pour une double affiche. Joanne Leighton, qui animera un atelier en journée, présentera en fin d’après-midi, The Gathering. Ce véritable hymne à la Nature, déclinaison du Sacre du Printemps, rassemblera une communauté de danseur.euses de toutes générations, de toutes cultures, sur un « plateau-forêt » à la végétation luxuriante, exubérante et lumineuse, qui offriront « une danse fluide et incandescente » selon les mots de Maria Claverie-Ricard. Puis Leïla Ka, sœur de la chanteuse Zaho de Sagazan et fille du designer et performer Olivier de Sagazan, exposera une partie du talent familial dans Maldonne. Un titre à double sens entendant dénoncer la condition de certaines femmes — madones — dans le monde, et une façon d’illustrer une certaine malchance, une mauvaise pioche dans un jeu de cartes où le simple fait d’être de sexe féminin suffit à vous faire perdre la partie…
Le reste de la programmation – ponctué, entre autres, par les projections du cycle Docu danse, une restitution des ateliers IncluDanse menés par la compagnie (1)Promptu et le Font Clovisse avec des personnes en situation de handicap, ou une édition spéciale danse du fameux Cui Cui Cuiz au BUS — verra défiler les chorégraphes Arno Shuitmaker et Bui Ngoc Quan, qui ont travaillé avec les jeunes danseuses et danseurs professionnels de Coline, Séverine Bidaud pour un spectacle jeune public (Faraëkoto), Hillel Kogan et la star du flamenco Mijal Natan qui se prêtera à une exploration décalée des stéréotypes de la culture espagnole (Thisispain). Sans oublier Mourad Merzouki (Phénix) et son successeur à la tête CCN de Créteil, Mehdi Kerkouche (Portrait), qui se retrouveront ensemble le même soir pour un double plateau d’exception. En conclusion, Laura Defretin, issue du hip hop, et Brandon Masele, spécialisé dans la danse électro, présenteront Rave Lucid, un ballet électro percutant qui reprend les codes des battles de rue.
15 mars au 5 avr, Théâtre de l’Esplanade & lieux divers, Draguignan. Rens: theatresendracenie.com
photo Une : Maldonne © Nora Houguenade