Noir comme le basalte

Noir comme le basalte

Lagon Nwar, qui sort son 1er album éponyme, sera de passage à Grasse le 30 mars. Métissage et étourdissante liberté sont les maîtres-mots de ce jeune quartet.

Avec son orthographe créolisée, Lagon Nwar impose une musique implacable dont la première note vous saisit, vous immobilise dans une attention pétrifiée. La voix d’Ann O’Aro fait d’abord cet effet-là avec sa vibration et son grain créoles. Elle chante et parle, puis chante encore, pour rappeler des filaments de l’histoire de son île, de Saint-Paul à la Réunion, d’un passé dominé dont les traces sont encore audibles dans la langue — un français irrigué d’autres façons de parler, recréé dans des images singulières où le corps croise l’affectif: « Des jambes bénévoles, un sol déchagriné« … Mais on n’entend pas que du français et du créole en parcourant ce Lagon Nwar: le mooré ou le bissa, qui viennent du Burkina Faso, se révèlent également, au sein d’un quartet qui ne fait pas entendre que des voix.

Trois autres musiciens et quelques instruments entourent Anne O’Aro. Des percussions dont on entend la matière brute, dont on devine la densité: bois et calebasses enregistrés sans effet, sans écho, mais avec une précision qui restitue leur puissance. Marcel Balboné, percussionniste-chanteur burkinabé, héritier de cadences traditionnelles, se charge de ces « bruitismes » qui claquent et sculptent le temps à coups de machettes, tandis que sa voix alterne avec celle de la chanteuse. Valentin Ceccaldi, qu’on connait surtout comme violoncelliste, apparait ici à la basse électrique, sèche, délimitant les espaces, traçant les frontières. Quentin Biardeau, au saxophone, vient comme lui de la mouvance du jazz hexagonal contemporain: habitué à l’improvisation et aux signatures rythmiques compliquées et précises.

Ces quatre-là explorent un imaginaire tout neuf et sans âge dont la douceur et l’âpreté font trembler l’auditeur. Une musique sans flatterie ni compromission, qui vous kidnappe d’autant plus qu’elle se permet parfois un lyrisme rêveur. Noir comme le basalte qui l’entoure, ce lagon vous avale dans une beauté indéchiffrable.

30 mars, Théâtre de Grasse. Rens: theatredegrasse.com

photo : Lagon Nwar © Aurore Fouchet