23 Avr La tête dans le décor
L’accidentel est la norme. Ainsi Karina Bish travaille-t-elle au cœur de cette antiphrase et s’amuse-t-elle de toutes les conventions d’un art drapé dans la certitude d’un idéal, auréolé de beauté et coupé du monde. Et voici qu’elle fait une embardée, au Musée Fernand Léger de Biot, qu’elle se plante et se retrouve La tête dans le décor !
Cette tête bien ronde, presque lunaire en guise d’autoportrait, visible à l’entrée de l’exposition, se morcelle en fragments de fresques et en multiples éclats comme rappels du répertoire graphique de Fernand Léger. Rencontre fortuite puisque le hasard est par essence accidentel et que la collision détruit en même temps qu’elle construit du nouveau et implique un autre regard. Karina Bisch s’amuse donc avec « légèreté », virevolte autour du peintre, le titille avec maintes fleurs et papillons stylisés comme pour réactualiser avec humour l’œuvre du Maître.
Autoportrait mais aussi autodérision. Car l’artiste ne cesse de jouer entre des citations du vocabulaire de Léger et son aspiration à décloisonner les arts, l’architecture, l’artisanat, la tapisserie, la mosaïque, le textile… Rendre hommage à Léger c’est le passer à la moulinette de ses utopies et de son système, laver plus blanc que blanc, et faire plus Léger que Léger. Aussi Karina Bisch se penche-t-elle sur l’héritage des avant-gardes modernes du XXe siècle. Elle se mesure à la monumentalité, à l’aplat des couleurs vives et contrastées, au cerne du dessin et à la géométrisation de la figure. Mais tout vole en éclats, les nuages se cognent à des aspérités et sur le béton poussent des fleurs numérisées. Le souvenir de Léger s’imprime alors sur un patchwork truculent sur lequel s’agencent le désordre des signes iconiques de tel ou tel peintre, des motifs géométriques, le souvenir des arts « premiers » ou, plus simplement, la trace ou la trame du quotidien. L’artiste s’autorise tout. Elle accorde d’ailleurs à la peinture la même autorité quand elle s’en habille ou en fait un parapluie.
L’art est total, il déborde de partout, s’empare des murs entre ébauche et perfection, hésitation et certitude. Karina Bisch pratique l’art dans l’esprit d’une performance qui, ici, nous apprend à lire autrement l’œuvre de Fernand Léger. Cette exposition répond à une autre : Léger, peintre de la couleur, consistant en un nouveau parcours des collections du musée. « La couleur est une nécessité vitale (…) Elle devient un besoin social et humain« , écrivait le maître français. Ainsi l’art et la vie se conjuguent-ils autant qu’ils se percutent. Et dans les premières œuvres de Léger, on découvre une superbe approche impressionniste dans une tonalité inédite ainsi qu’une façon très cézannienne de déterminer la couleur en fonction du trait. L’intervention de Karina Bisch accentue cette autre lecture du travail de Léger et l’ouvre à d’autres perspectives. Selon elle : « Aux échecs comme en peinture, la diagonale est la pente du risque et de la déraison. Et c’est bien dans cette aventure oblique que je veux entraîner la peinture.«
Jusqu’au 10 nov, Musée National Fernand Léger, Biot. Rens: musees-nationaux-alpesmaritimes.fr
photo : Vue de l’exposition Karina Bish © Hélène Fincker