Châteauvallon, une utopie toujours en marche

Châteauvallon, une utopie toujours en marche

Du 26 juin au 29 juillet, le Festival d’été de Châteauvallon aura une saveur toute particulière. La saveur d’un anniversaire capital : les 60 ans de ce lieu d’art vivant, unique en France. Cette édition entremêlera spectacles pluridisciplinaires et surprises audacieuses pour tous. Si la fête a déjà commencé et se poursuit jusqu’à la fin de l’année, ce festival en est l’acmé.  Interview de Charles Berling, maître de cérémonie de cette utopie flamboyante.

Le projet Châteauvallon, cette utopie artistique, a été imaginée par deux couples…

Dans les années 60, Colette et Gérard Paquet, Simone et Henri Komatis prennent possession d’une ancienne bastide sur les hauteurs d’Ollioules. Ils la retapent avec le projet d’en faire un lieu culturel. Par ambition, par empirisme, ils vont bâtir une utopie réaliste, une cité des arts, de la science et de la nature. À l’époque, Ollioules est déjà une cité des fleurs et des oliviers, nourrie d’une forte culture de la nature. Sur cette colline magnifique, avec l’aide de la région et des habitants, ils commencent par construire l’amphithéâtre, invitent des artistes, et montent d’abord un festival de jazz. J’ai bien connu ce festival, j’avais 13/14 ans et j’étais embauché pour surveiller les instruments des musiciens. Puis les créateurs ont été victimes de leur succès : c’était le bordel dans la colline avec tous ces chevelus ! Ils ont été contraints d’arrêter malgré le retentissement. Nous avons retrouvé des images de l’INA incroyables. Vous savez que des artistes comme Paul McCartney et les Wings sont venus à Châteauvallon ?! Je l’évoque souvent, ce lieu m’a sauvé la vie durant mon adolescence. C’était un phare culturel, d’une grande vivacité et heureusement, l’histoire et le lieu ont continué à se construire peu à peu : d’autres bâtiments ont émergé, après le jazz, il y a eu le Festival international de la Danse, puis de la Danse et de l’Image…

Le Festival de Danse a effectivement drainé vers lui un grand nombre d’artistes marquants. Et les autres disciplines de même ?

Maurice Béjart, Angelin Preljocaj, puis les figures du hip-hop… Soit 60 ans de créations, de discussions, comme avec le sociologue Edgar Morin, le psychanalyste Boris Cyrulnik, l’historien Fernand Braudel… On va raconter et fêter tout cela, fêter toute cette histoire fantastique. Vu ce qui se passe avec la culture en ce moment, il est encore plus important de raconter d’immenses succès. Nous nous démenons pour poursuivre sur cette lancée. En fait, depuis 1945, des artistes avaient déjà élu domicile dans cette bastide, près des ruines du château (d’où le nom de Châteauvallon). De grands artistes comme le photographe Édouard Boubat. C’est un lieu si beau, si magique et si privilégié pour la culture (nldr: qui a reçu le label Architecture contemporaine remarquable en 2019). Henri Komatis, l’architecte du site, également sculpteur et peintre, a imprimé sa marque magnifique qui donne aussi sa beauté au lieu. Châteauvallon est chargé d’émotion et j’ai pour lui une affection profonde, car je l’ai donc connu très jeune et je sais qu’il est extrêmement important pour plein d’autres personnes, public et artistes confondus.

Maurice Béjart dans l’amphithéâtre de Châteauvallon © DR Châteauvallon

Des créateurs ou pionniers de l’époque seront-il présents pour cette fête ?

Oui Gérard Paquet, l’un des co-fondateurs, et Boris Cyrulnik, psychanalyste et auteur bien connu. Ces deux vénérables sont convoqués afin qu’ils racontent l’histoire du lieu et son impact. Dans le cadre du Festival, pas moins de 69 témoignages ont d’ailleurs été collectés, et seront audibles le 27 juin (ndlr: journée Une utopie toujours en marche, avec installations vivantes, rencontres, expositions, textes et mémoires). Ils vont tous raconter cette incroyable réussite. Pour l’occasion, nous avons également conçu des jardins partagés, en partenariat avec l’équipe qui a créé le jardin remarquable de Baudouvin, à La Valette-du-Var. Nous avons planté un grand nombre des végétaux, spécialement adaptés au climat.

D’ailleurs, nous voudrions nous inspirer également de la Villa Carmignac, à Porquerolles, avec son jardin de sculptures. Mais Châteauvallon n’est pas clôturé. Peut-être un jour ! 

Les artisans d’Ollioules vont participer, certains d’entre eux ont fabriqué cet amphithéâtre fantastique de 1 200 places. Ils vont venir montrer leur art, chacun dans sa spécialité, et contribuer à sauvegarder la mémoire du lieu. Côté futur, le film des 60 ans est réalisé par des jeunes. J’ai retrouvé cette citation du chant spartiate, dans un discours de l’écrivain Ernest Renan, qui donne vraiment l’objectif de transmission de cet événement : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes« . Il faut absolument transmettre, et mettre à contribution les plus jeunes pour ancrer l’avenir. 

Vous parlez de « moment audacieux » ?

L’audace c’est de revendiquer cette utopie réaliste aujourd’hui, de rêver et d’avoir de l’ambition pour la culture de notre pays. C’est un devoir d’être ambitieux, après la société décidera. Nous sommes tellement amoureux de cet endroit, c’est passionnel. Le projet de départ était lui-même si audacieux. Il n’est pas arrivé à son terme, et nous rêvons qu’il se poursuive encore longtemps…

Parlez-nous des différents événements de cet anniversaire : la Block party de Jan Gallois et son pique-nique… ou encore ce spectacle à partir à 5h du matin, le 6 juillet ?

Nous assisterons au lever du soleil, avec Loïc Guénin, musicien qui fait parler la nature. Une célébration de la vie, un mariage « art et nature », dans les lumières magiques de la pinède le matin. En ce qui concerne les autres temps forts, sans trop dévoiler, le spectacle mi-théâtre, mi-concert, Les Serge, rend hommage à Serge Gainsbourg, avec la troupe de la Comédie-Française. Nous avons prévu une nuit du hip-hop, des randonnées urbaines, vous assisterez à la nouvelle création d’Angelin Preljocaj, vous admirerez des sculptures monumentales éphémères…

Une grande place est de nouveau laissée à la danse, l’une des disciplines historiques de Châteauvallon ?

Nous voulions rendre particulièrement hommage à Angelin Preljocaj, au hip-hop donc, au collectif (La)Horde qui nous accompagne depuis un bon moment aussi, à toutes les figures et styles qui ont marqué le lieu. Il s’agissait aussi de trouver un équilibre entre les différents publics, les fidèles et ceux qui découvrent. Dans la même idée, nous poursuivons notre partenariat avec l’Opéra de Toulon, qui se produira avec Norma, du compositeur Bellini.

Depuis quand préparez-vous cet événement ?

Oh depuis 2/3 ans déjà ! Nous avons demandé de l’aide aux tutelles pour que cela ait de la gueule, afin de pouvoir nous exprimer, de raconter quelque chose sur cette forte proposition de joie, de pensée, de culture. Nous voulions rester fidèles à la « pensée complexe » (ndlr: dans son sens étymologique, « ce qui est tissé ensemble ») d’Edgar Morin, ne pas fragmenter les domaines de spécialités, mais au contraire relier les savoirs, imbriquer chaque domaine de la pensée. D’où un programme pluridisciplinaire, qui montre les valeurs positives, dans un lieu où l’on se sent bien. Attention, ce n’est pas béni-oui-oui, on raconte aussi des tragédies, mais transcendées, enracinées dans l’histoire du site, la danse, l’architecture, le théâtre classique. Rappelons notamment que Maria Casarès a joué Phèdre ici !

Tout est écrit dans le programme ou une surprise peut-elle toujours intervenir ?

Tout est écrit, mais la surprise c’est ce qu’on fait ! Le film avec les enfants par exemple, et ça continue à la rentrée. Les végétaux plantés vont pousser… tout raconte un moment de transition, un changement dans la continuité de l’utopie originelle. C’est un moment charnière, l’occasion d’une réflexion profonde sur l’avenir du site. 

Vous avez d’ailleurs écrit « pour ses 60 ans, Châteauvallon se transforme » ?

Nous en sommes au tiers du projet d’origine. Alors je me dis que c’est loin d’être fini. C’est pour cela que je souhaite que les jeunes s’emparent de l’histoire et la prolonge, et que cette utopie existe pendant les 60 prochaines années ! 

PROGRAMME
26 juin: Norma, Bellini (opéra)
27 juin: Une utopie réaliste nommée Châteauvallon (installations vivantes, rencontres, expositions, textes et mémoires)
1er juil: Les Serge, troupe de la Comédie-Française (théâtre, musique)
4 juil: G.U.I.D., Ballet Preljocaj +  L’espace vide, Caillou Michael Varlet & Nacim Battou (danse, mapping vidéo)
6 juil: Les Dormeuses, La Divine Usine + A web, a Limb, a wire, Loïc Guénin (parcours & musique aux premières lueurs du jour)
10 & 11 juil: Roommates, (LA)HORDE – Ballet national de Marseille (danse)
15 juil: Walden [Châteauvallon], Loïc Guénin (concert & balade musicale)
18 juil: La nuit du hip-hop, Kader Attou (danse)
24 au 26 juil: Helikopter + nouvelle création, Angelin Preljocaj (danse)
29 juil: Block party, Jan Gallois (danse, dj set)

26 juin au 29 juil, Théâtre Châteauvallon-Liberté, Toulon. Rens : chateauvallon-liberte.fr

photo : Charles Berling © Aurélien Kirchner

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