Memento mori…

Memento mori…

Alors autant en rire ! Chaque minute s’accorde à un pas de danse et le dernier s’illumine des lueurs de l’élégance… Et c’est dans la nacre d’un talon aiguille, pour une Dernière danse (The Last Dance), dans le claquement silencieux d’une multitude d’ossements minuscules, que s’ouvre l’étonnante exposition de Corine Borgnet, présentée au Suquet des Artistes à Cannes.

Ce délicat maillage de milliers d’os de volaille dans un époustouflant cérémonial de formes nous entraîne dans une fête nocturne, « ravissante », dans laquelle art et vie s’enlacent pour un corps à corps tourbillonnant.

Dans ce qui fut autrefois un lieu funéraire, l’artiste accumule les grimaces rieuses et les sourires tendres pour célébrer la vie à partir de ce qu’il en reste. En noir et blanc ou dans des teintes sourdes, dessins, aquarelles ou installations tissent la trame d’une fête hors du temps, là où le luxe s’abandonne dans les bras de la mort pour de derniers ébats amoureux. 

Il y a dans ces œuvres méticuleusement composées comme le retour d’une mémoire, plutôt que la prémonition d’un après, et ce rituel se fond dans les mythes ou dans l’ombre de la grâce des peintures de Boucher ou de Raphaël que Corine Borgnet rhabille avec humour. Ou bien c’est The last supper — c’est-à-dire La Cène — dans un immense assemblage d’assiettes, de verres, de fleurs et de couverts d’os et de gesmonite dans une beauté d’ivoire et de nuit. Ailleurs, rêves et cauchemars s’entrelacent sur des planches anatomiques, ou bien ce sont de cœurs qui rayonnent au centre de couronnes d’épines. Mais toujours l’humour déchire l’ombre de la tragédie et le paradoxe pour briser les vertèbres de la rationalité. 

En évidant la volaille, en tressant bréchets ou os médullaires, l’artiste joue les Haruspices pour de joyeux augures qui d’une salle à l’autre se déploient entre rire et tendresse. Tender is the night, à moins que ne souffle le souvenir de la musique de Léonard Cohen, Dance me to the end of love… Exposition envoûtante, entêtante, ensorcelante à laquelle on s’abandonne à de sombres ou lumineux délices dans les draps de la nuit. Ode à la fragilité et au dérisoire, l’œuvre de Corine Borgnet rayonne au-delà de ses superbes mises en scène. Loin d’être macabre, elle nous offre une belle leçon de vie. En regardant la sublime robe de gala en dentelle d’os qu’elle tresse comme pour vêtir un fantôme, on se prend à penser : écoutons danser et briller les étoiles.

Jusqu’au 21 sep, Le Suquet des Artistes, Cannes. Rens: cannes.com

photo : La madonne aux mouches © Corine Borgnet