05 Nov De l’amitié aux ténèbres
C’est une heure de théâtre aussi tendue qu’intense, où les mots deviennent des armes. Jérémie Lippmann revisite Inconnu à cette adresse, texte court et fulgurant de Kressmann Taylor, publié en 1938, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Sur scène, un échange épistolaire entre deux amis que la montée du nazisme va séparer irrémédiablement. Un spectacle en tournée dans la région.
L‘action, si l’on peut dire, tient en une correspondance : entre Martin Schulse (Jean-Pierre Daroussin), marchand d’art allemand rentré au pays, et Max Eisenstein (Stéphane Guillon), son associé juif resté à San Francisco. Au fil de 19 lettres, l’amitié se fissure, le ton change, le poison de l’idéologie gagne insidieusement du terrain, la foi de Martin en Hitler se durcit. Jusqu’à ce qu’il trahisse sa propre humanité en livrant la sœur de Max, comédienne, aux nazis. La vengeance de ce dernier, intelligente et cruelle, bouclera ce duel par le silence d’une dernière missive, tamponnée Inconnu à cette adresse.
Dans la mise en scène de Jérémie Lippmann : deux bureaux, un simple jeu de lumière, et la puissance du texte. Daroussin glisse peu à peu dans la froideur d’un homme pris au piège de l’idéologie. Guillon, d’abord chaleureux puis glaçant, en fait le miroir désabusé et vengeur. Leurs voix se croisent, se répondent, s’affrontent, jusqu’à la rupture.
Diplômée de littérature et de journalisme, enseignante, Katherine Kressmann publie cette nouvelle – sa première – en 1938. Surpris par la rudesse du texte, son éditeur lui impose d’adopter le pseudo masculin de Kressmann Taylor. Inconnu à cette adresse connaîtra plusieurs traductions dont une en allemand, bien sûr interdite en Allemagne nazie, puis finalement publiée… en 2001.
À Anthéa, une autre distribution
Créée en 2021, lorsqu’Anthéa rouvrait ses portes après la crise Covid, la version mise en scène par Daniel Benoin est tout aussi sobre. Le taulier du théâtre antibois y incarne Martin Schulse, face à un Michel Boujenah dans la peau de Max Eisenstein. « Aborder le nazisme par une trajectoire individuelle est une idée forte« , confiait alors ce dernier. « Comment un homme libéral, proche des artistes, devient petit à petit un fasciste, un antisémite, comment il croit au nazisme, comment ce changement s’opère, comment ça marche ? J’ai trouvé cela passionnant de jouer cette pièce et de la rejouer en ce moment. » Cette déclaration remonte à presque 5 ans, et aujourd’hui la situation politique est sans aucun doute bien pire…
Près de 90 ans après sa parution, à l’heure où les replis et haines identitaires sont légion, cette œuvre, qui rappelle combien les mots peuvent à la fois tuer et faire acte de résistance, conserve toute sa force.
8 nov, Le Forum, Fréjus. Rens: theatreleforum.fr
9 nov, Théâtre Debussy – Palais des Festivals, Cannes. Rens: palaisdesfestivals.com
24 & 28 nov, Anthéa, Antibes. Rens: anthea-antibes.fr
28 nov, Théâtre Princesse Grace, Monaco. Rens: tpgmonaco.mc
29 nov, Carré Sainte-Maxime. Rens: carre-sainte-maxime.fr
30 nov, Théâtre Jules Verne, Bandol. Rens: bandol.fr
photo : Jean-Pierre Daroussin et Stéphane Guillon © Louis Josse – JMD Production