Le bonheur ? Oui, mais sous domination !

Le bonheur ? Oui, mais sous domination !

En novembre, deux pièces futuristes, datées d’il y a quasi un siècle et toujours en cours de réalité, sont programmées par Théâtres en Dracénie, dont la programmation recèle et révèle de véritables bijoux saison après saison.

Par volonté d’un monde meilleur et pourquoi pas dans une forme révolutionnaire, l’être vivant a d’insoupçonnées capacités à se soumettre à l’ordre ou à en bouleverser les logiques. Le nœud reste le même : quel modèle de société voulons-nous, et comment arrivons-nous à le rendre vivable et viable durablement ? Adaptant deux grands romans dystopiques, Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley (pour les grands) et La Ferme des Animaux de George Orwell (dès 9 ans), titres mignons mais redoutablement effrayants dans le développement de leurs récits, le Collectif 8 et la Cie La Fleur du Boucan nous font respectivement plonger dans nos vies, entre réalités et vigilances face à ce qui n’est pas encore tout à fait advenu.

Projetons-nous donc joyeusement dans le Meilleur des mondes ! Dans des temps où le destin des humains est hautement maîtrisé – temps décrits par Aldous Huxley en 1931 et qui se déroulent en 2540 de notre ère –, le monde est contrôlé d’abord par des principes eugénistes (l’expérience a déjà commencé) et par un système de castes ultra-cloisonné (ce système social et politique est déjà appliqué ici ou là), en vue de garantir la stabilité et la continuité du système (plusieurs humains dominants y travaillent). Cette vision d’un futur où nous avons déjà posé le pied apparaît dans l’esprit de Gaële Boghossian en forte résonance avec ce que notre humanité instaure. Avec les comédiens Paulo Correia (aussi à la création vidéo), Matthieu Astre, Damien Rémy et Océane Verger, la pièce pose les écrans et leur carburant dopamine (qui autorise sans décision réfléchie les like et autre shorts et reels en lecture automatique…) comme substitution à la soma que décrit Huxley : une drogue bienfaisante qui permet à chacun·e d’être content de son sort pré-écrit génétiquement. La soma prend la forme d’une IA nommée Amos, s-o-m-a à l’envers. Développée pour aider l’humanité, elle influence d’abord les décisions politiques, puis oriente les comportements de la population. Nous y sommes.

Dans La Ferme des Animaux, adapté par Nicolas Luboz et Manuel Diaz, le contexte politique est plus tranché en amorce : les animaux, cochons en tête, se révoltent contre la cruelle domination humaine et prennent le pouvoir pour dessiner une société animale où « tous les animaux sont égaux, mais [où] certains animaux sont plus égaux que d’autres« . Et voilà que tout dérape ou peut-être s’organise, sourdement. Comment ? Et surtout pourquoi ? Pour raconter cette histoire maintes fois répétée dans l’Histoire récente, et pour que les plus jeunes (dès 8 ans) en cernent les ressorts, les deux comédiens Amélie Gasparotto et Eliot Saour, marionnettistes du quotidien, s’emparent d’objets déjà habitués à être manipulés, boîtes de fromage fondu ou de chocolat en poudre qui, arbitrairement, se soulèvent et repensent l’ordre des choses. « Le désordre des êtres est dans l’ordre des choses« , écrivait Jacques Prévert. Encore faut-il toujours le garder à l’esprit !

La Ferme des Animaux, 8 nov, Auditorium de la Dracénie – Pôle Chabran, Draguignan • Le Meilleur des Mondes, 14 nov. Théâtre de l’Esplanade, Draguinan. Rens : theatresendracenie.com

photo : Le Meilleur des Mondes © Gael Margerie