Daniel Fillod, l’artiste libre

Daniel Fillod, l’artiste libre

Vous connaissez sûrement ses dessins, réalisés sur d’imposantes pierres, comme celles de Gattières et Carros ou encore celles du col de Vence ? Daniel Fillod, artiste peintre et poète, jeune homme de 90 ans, a sillonné le monde et vécu longtemps à Carros, avant de poser ses pinceaux et ses carnets à La Gaude. Entretien, dans sa maison, reconnaissable entre toutes.

Avant de vivre et de peindre à La Gaude, votre parcours a été assez atypique ?

J’ai eu une vie absolument extraordinaire. Que de la joie et des aventures ! Je suis un homme libre. J’ai eu plusieurs vies, car dès que j’avais le sentiment qu’on me cachait des choses ou que l’on m’obligeait à prendre une direction, je partais. Ainsi je suis né en 1935 à Lyon et j’ai vécu dans le quartier historique de La Croix-Rousse. Un vrai canut comme mon père, tapissier. À 14 ans, j’ai voulu devenir curé. Après cinq ans de séminaire, d’études du grec et du latin, je ne savais pas ce qu’était la vie. Le bac en poche, j’ai commencé la sténographie puis je suis entré dans un gros laboratoire d’analyse et de chimie des colorants à Lyon. J’y ai fait mon chemin modestement. J’ai effectué mon service militaire pendant 2,5 années dont 1 année en Algérie. En 1964, à 29 ans, un copain m’a proposé d’assister à une grande foire internationale à Osaka. Nous avons relié Lyon-Tokyo en Deux-chevaux ! Nous avons voyagé pendant un an et parcouru le Moyen-Orient, l’Iran… j’ai vécu de la vente de dessins textiles pour les souks du Moyen-Orient… Voir tous ces paysages magnifiques, rencontrer ces populations, c’était fantastique. J’ai habité trois ans au Japon. J’y étais bien, personne pour me diriger, je vendais mes dessins dans les boîtes de nuit ! J’ai d’ailleurs écrit un livre sur le Japon, jamais publié. Puis j’ai découvert les Philippines, l’Australie, l’Indonésie… J’ai vécu cinq mois au Mexique, en y donnant des cours de français. Après 5 ans de périples, je suis rentré en France, en 1969. Mes valises ont été perdues et avec elles près de 2000 photos, des souvenirs, des écrits… Je ne pouvais rien montrer de mes voyages et j’avais aussi perdu mon argent. Au lieu d’être désespéré, je me suis senti léger ! L’une de mes sœurs vivait à Villeneuve-Loubet, c’est comme ça que je me suis installé dans la région.

La peinture est arrivée à quel moment dans vos aventures ?

Avant mes aventures ! J’ai toujours peint. Pour mes 6 ans, on m’a offert des pastels de couleurs et du papier. Je n’ai pas arrêté depuis. Enfant, on m’appelait « Pinceau », puis « Picasso », mais je ne savais pas qui il était ! J’ai fait et vu plein d’expositions au cours de ma vie. Sur mon passeport, il a toujours été indiqué « artiste peintre ». J’ai habité Carros durant des décennies, dans une vieille ferme au milieu des bois, et j’avais ma serre-atelier. Et à La Gaude, j’ai de nouveau une serre pour atelier !

Ce n’est pas banal de choisir des pierres comme support de peinture ? Et pourquoi peindre uniquement en noir et blanc alors que vos toiles sont pleines de couleurs ?

C’est toujours un hasard. La vie est merveilleuse, elle vous délivre un message et il faut savoir le prendre. J’étais en Normandie pour un symposium. J’avais traversé toute la France avec mon camion (peint). Il avait plu tous les jours et et le public était absent. Je n’avais pas emporté de quoi peindre, que du noir. Je m’ennuyais. Je regardais une très belle pierre, en forme de colonne. J’ai peint cette pierre blanche avec le noir : l’ombre et la lumière ! J’ai recommencé à Carros, grâce à un monsieur qui travaillait dans l’enrochement. « Je vais t’en donner des pierres !« , m’a-t-il dit. Le jardin de pierres au col de Vence est né ainsi : 19 pierres de trente tonnes. Une fête a été organisée pour l’inauguration, une sorte de Woodstock incroyable ! J’ai ensuite peint des pierres partout, puis du bois, des meubles, des voitures, des toiles de lits, du papier indien… Mon âme est en Inde. Je suis un peintre figuratif. Je n’ai jamais voulu être représenté dans une galerie ni rentrer dans un système financier.

Votre exposition du 18 octobre dernier, à Vence, a permis de (re)découvrir vos peintures sur toile de jute ?

Mon frère m’a dit : « Il faut que tu peignes sur les toiles du père« . La toile de jute est rugueuse, il faut d’abord la mouiller pour pouvoir la peindre. Le lendemain, les couleurs sont modifiées, car la toile est vivante.

À l’origine du projet : l’artiste peintre gaudoise, Véronique Denoyel…

Véronique avait vu les toiles dans mon atelier. Certaines d’entre elles avaient déjà été exposées à Carros, à Paris… mais ce sont de très grandes toiles. Il faut pouvoir les transporter. C’est Véronique qui a pris contact et réservé la Chapelle des Pénitents blancs de Vence pour moi. J’ai redécouvert mon travail et suis étonné moi-même de ce que j’ai créé. Comme un gamin ! Devant cette chapelle de Vence se trouve aussi ma Colonne de la paix en PVC, avec 16 fois le mot « paix » écrit dans 16 langues différentes.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je vais participer de nouveau au Printemps des poètes au mois de mars (1). Je prépare de nouvelles toiles et je vais écrire de nouveaux textes. Je viens de terminer de peindre une belle pierre, située dans le jardin d’enfants du parc des Canebiers de Cagnes-sur-Mer, qui doit être inaugurée le 20 décembre. J’ai également écrit 208 lettres pour mon petit-fils. Je suis né en 1935, c’était la guerre et 90 ans plus tard, c’est toujours la guerre : cherchez l’erreur ! Avec ma colonne de la paix, j’aimerais intervenir auprès des enfants et leur parler de la paix. Il faut revenir à des choses qui rassemblent, comme la musique, et tout ce qui touche l’art. Il faut transmettre de la joie et de la beauté.

Vous avez créé votre propre maison d’édition ?

Oui j’ai une maladie, j’écris tout le temps ! C’est tout à fait complémentaire à ma peinture. J’ai toujours un carnet près de moi. Les poèmes, ça émet des couleurs. Place à la poésie, la douceur et la couleur ! Je n’ai plus d’appareil photo, mais je fais des « photos textes », un dessin sur une page avec un texte en face. J’ai autant besoin d’écrire que de peindre. Dans « ma case », une toute petite pièce de ma maison, j’ai un mini bureau avec un mini jardin zen et cette case est remplie des dizaines de carnets et de livres. J’ai créé ma propre maison d’édition, Ver à soi, pour être totalement indépendant.

Qu’est-ce qui relie toutes vos créations ?

Ma peinture est joyeuse, il y a du monde dessus, et dans mes poèmes, c’est pareil ! Au fil de mes voyages, j’ai fait tant de rencontres magnifiques, que je ne peux oublier. On retrouve toute cette vie dans tout ce que je dessine. Et j’offre souvent mes livres ou mes dessins, car comme vous le savez, « ce qu’on ne donne pas est perdu« …

(1) Le 28e Printemps des Poètes se déroulera du 14 au 31 mars 2026, sur le thème La liberté. Force vive, déployée. Rens : printempsdespoetes.com

photo : Daniel Fillod © Mathieu Breton