25 Fév De Fatma à Baya : émancipation d’une femme
À Saint-Paul, la Fondation Maeght expose une éclatante suite d’œuvres de Baya, artiste algérienne, toutes datant de 1947, année de sa première exposition présentée en France dans la galerie Maeght (Paris). Une déflagration dans le monde de l’art, tant la sûreté tranquille de son tracé et l’harmonie évidente des couleurs s’imposaient au regard sans conteste possible. Elle n’avait alors que 16 ans et aucune formation artistique. Dans la préface du catalogue, André Breton avait écrit : « Le monde sera sauvé par les femmes et les enfants…«
Baya, née Fatma Haddad le 12 décembre 1931, non loin d’Alger, et qui deviendra la première femme artiste peintre algérienne célébrée dans le monde, débute son existence dans un pays en plein contexte colonial. À cela s’ajoute la triple malchance d’être née dans la pauvreté, fille, et de s’être retrouvée très tôt orpheline, de père à 6 ans, de mère à 9 ans. Recueillie par sa grand-mère, Fatma, non scolarisée, sert dans les fermes agricoles alentour. Elle a 11 ans lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate. Des Français quittent la France pour l’Algérie. Ainsi, une documentaliste, Marguerite Caminat, qui, avec son mari, le peintre anglais Frank McEwen, a fui son pays sous occupation allemande, arrive dans l’une des fermes qui emploient Fatma et la remarque.
Entre Marguerite et Fatma, d’emblée s’instaure une affection mutuelle. Elle propose à la grand-mère d’emmener l’enfant à Alger. Une autre vie commence, riche en initiations et rencontres artistiques – Matisse, Braque, Léger, Picasso… Tableaux aux murs. Baya absorbe ce qu’elle voit au quotidien. Sa protectrice lui fait donner des cours particuliers. Elle apprend à lire et écrire le français, mais veille aussi à l’entretenir dans sa culture de naissance. « Ma mère adoptive tenait à ce que je ne perde pas ma religion. (…) Je faisais le carême, je ne mangeais pas de cochon, je ne buvais pas, je faisais ma prière. De plus, elle m’envoyait dans des familles algériennes traditionnelles, sévères, où il fallait porter le voile, (…) où j’entretenais ma langue, l’arabe.«

Elle retourne souvent chez sa grand-mère, mais coupera les ponts lorsqu’un oncle la violente lors d’un séjour. Acte fondateur et marque d’une détermination indomptable chez une jeune fille d’à peine 15 ans, née dans une société patriarcale où les femmes n’étaient pas maîtresses de leur destin, où les violences qu’elles enduraient étaient « normales ». Autant d’ailleurs que dans une société coloniale qui, elle aussi, asseyait sa domination par la violence…
Déjà, Fatma dessine, peint, et pétrit la terre entre ses mains. Elle s’apprête à donner naissance à une autre elle-même, en changeant de prénom. Elle s’appellera Baya. Et Baya de peindre des femmes interminables (comme sa mère), heureuses, souriantes, au cœur de jardins délicieusement fantaisistes et chatoyants, remplis de plantes et d’oiseaux inventés, parés de couleurs enchanteresses. « Quand je peins, je suis dans un autre monde, j’oublie. Ma peinture est le reflet non du monde extérieur, mais de mon monde à moi, celui de l’intérieur. »
Edmonde Charles-Roux avait écrit dans le Vogue américain en février 1948 : « Baya faisait corps avec son œuvre. Elle m’apparaissait comme un personnage mythique, mi-fille, mi-oiseau, échappée de l’une de ses gouaches ou de l’un de ces contes dont elle avait le secret et qui lui venaient on ne savait d’où. Sa peinture ne doit rien à l’Occident. Dans sa prodigieuse faculté d’invention, n’entre aucune culture. Son sens inné des couleurs trouve sa source au fond des âges… Baya peint, comme un enfant joue. Mais elle peint. Elle ne barbouille ni ne gribouille. Peindre n’a pas pour elle la valeur d’un acte raisonné. C’est une nécessité naturelle. On ne peut dans ces conditions s’étonner ni du caractère primitif ni de la grâce de ses peintures. Elles sont aussi primitives et gracieuses que Baya elle-même. Petite Kabyle née à Bordj El Kiffan. »
Le destin extraordinaire de Baya s’est achevé à Blida, en Algérie, le 9 novembre 1998.
Jusqu’au 24 avr, Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence. Rens: fondation-maeght.com
photo Une : Baya, Galerie Maeght, Paris, 1947, © André Ostier / Association des Amis d’André Ostier © Othmane Mahieddine