Les réseaux de la colère

Les réseaux de la colère

Le centre d’art de la Villa Arson propose Magnanrama, une exposition documentée et collective dédiée à Nathalie Magnan, théoricienne des médias, réalisatrice, cyberféministe et « hacktiviste », dont l’œuvre intellectuelle et concrète est restituée de façon didactique – tant s’en faut pour une vie à ce point activ(ist)e et activée par tant de causes brûlantes. En parallèle, l’installation vidéo Mechanical Kurds de Hito Steyerl questionne les relations entre image, pouvoir et technologies contemporaines. L’ensemble est ultra instructif, ingénieux, drôle, et cinglant aussi.

Les actions stratégiques et tactiques de Nathalie Magnan, voulues à l’échelle collective, ses réflexions et enseignements sur les médias ont laissé un héritage immense, peu relayé, que la commissaire de l’exposition, Mathilde Belouali, présente en associant des travaux d’artistes contemporains œuvrant dans son sillon, ou avec elle, jusqu’au début des années 2000.

Déployant une force militante et un esprit critique qui font toujours modèles et ressources, Nathalie Magnan, décédée en 2016, a accumulé de nombreux documents et films déposés aux Archives de la critique d’art à Rennes par sa compagne Reine Prat – qui a participé à la conception de cette exposition. On y entre en se confrontant à une vaste infographie murale composée de fenêtres d’ordinateurs des années 1990 et truffée de flèches qui marquent les ponts de ce qu’elle a entrepris, quand, où, avec qui et dans quels sens. 

De nombreuses rencontres déterminantes, notamment pendant ses études en Californie, où féminisme et remise en cause des constructions sociales sont au programme. Puis les années « virulentes » (VIH et virus informatiques confondus), sa conception d’une sorte de rotative à photos imprimées activée par un vélo d’une tranquille simplicité. Ou encore ses réalisations et participations dans les médias papier et télé, les questions féministes et des technologies ni nouvelles ni même présentes à son retour en France… T-shirts imprimés, récits, écrits, photos, vidéos, lettres et affiches ponctuent le parcours de l’exposition, qui ouvre ensuite vers des installations d’artistes auprès de qui elle a enseigné ou qu’elle influence, ou simplement de sa génération, et qui résonnent, comme Julia Scher et sa caméra (même pas bien) cachée, inspirée des systèmes de vidéosurveillance alors récents. 

On peut logiquement s’interroger sur ce qu’auraient été ses pensées et actions à l’heure où les réseaux sociaux nous piègent individuellement et collectivement grâce à notre entier consentement, enthousiastes que nous sommes, soumis aux mots froids et partiels/partiaux d’une IA…

Sortant de cet espace labyrinthique intense, l’installation de Hito Steyerl, à l’invitation de Marie-Ann Yemsi, directrice du Centre d’Art niçois, est troublante : entretiens floutés, vues d’un camp de réfugiés, voix off, incrustations de personnages et d’objets générés par l’IA viennent alimenter ce qui a tout d’un documentaire, mais dont on ne cerne pas les limites fictionnelles. Avec Mechanical Kurds, l’artiste donne la voix à des micro-travailleurs qui renseignent « sur site » le contour physique des personnes, voitures ou bâtiments qu’ils doivent recenser, et qui viendront alimenter les données d’IA et d’autres technologies dites « autonomes ». Les nourritures de l’IA sont bien terrestres, et les mécanismes de leur alimentation sont obscurs comme l’ombre de la mort : « Il a avalé tes yeux et les a installés sur un drone« , lit-on en sous-titre. Et pourtant, les apparences font que la vie et les couleurs, la danse et les jeux d’enfants y règnent aussi.

20 fév au 31 mai, Centre d’art de la Villa Arson, Nice. Rens: villa-arson.fr

photo : Nathalie Magnan actionnant son œuvre Now Then, Rencontres internationales de la photographie, Arles, 1983. © Fonds Nathalie Magnan, INHA-Collection Archives de la critique d’art, Rennes.