25 Fév Une décennie d’ImpruDanse
Théâtres en Dracénie, qui fête ses 30 ans en 2026, célèbre également la 10e édition de son festival L’ImpruDanse, en croisant grandes figures de la scène chorégraphique et artistes émergents, du 14 mars au 4 avril à Draguignan. Une édition dont les thématiques abordées font écho à l’état de notre société : sombre, mais percée de lumière pour ceux qui veulent bien la chercher.
En un peu plus d’une décennie, le festival L’ImpruDanse s’est imposé comme un rendez-vous culturel majeur de la région. Né modestement pour une durée de 4 jours à son lancement, le festival s’est ensuite élargi à une semaine, avant de se déployer sur 3 semaines et 4 week-ends, avec une programmation croisant la danse contemporaine avec le cirque, le théâtre, ou encore la musique.
C’est d’ailleurs de l’un des nombreux chefs-d’œuvre d’Alain Bashung que le festival tire son nom : l’album L’Imprudence, sorti en 2002. Un opus au charme noir, à placer dans le haut du panier d’une discographie aventureuse, à la fois populaire et exigeante… À l’image du festival L’ImpruDanse !
La création au cœur du festival
Ils étaient quelques-un·es à participer, début février, à la conférence de presse de cette 10e édition, dont un accent particulier porte sur la création et l’émergence : la danseuse et chorégraphe Ana Pérez, le chorégraphe Nacim Battou et le dramaturge Julien Avril, compagnons de route de Théâtres en Dracénie depuis plusieurs années, et les frères Jamal et Hosni M’hanna, nouveaux artistes associés à l’établissement dracénois.
Tous présenteront leurs dernières créations. Tous ont imaginé des œuvres en résonance avec l’état de notre monde. Et force est de le reconnaitre : le monde actuel n’a rien de réjouissant. Alors, chacun à leur manière, ils questionnent l’Histoire, et les leçons que nous avons pu en tirer (ou pas), mais aussi et surtout l’Humain, avec ses forces et ses faiblesses. « Les artistes se sont toujours emparés des sujets de société, explique Maria Claverie-Ricard, directrice de Théâtres en Dracénie, qui a lancé le festival à son arrivée. La danse au même titre que le théâtre. Ce qui change, c’est le langage ! » Le langage du corps, qui accompagne parfois celui des mots.
Un grand récit
« À cette époque, être en colère, ce n’était pas à la mode… » Ces mots justement, qui évoquent notre présent, sont prononcés à la fin du spectacle Un grand récit, qui ouvrira cette édition de L’ImpruDanse. Cette épopée chorégraphique et musicale revient sur le grand récit de l’humanité, de ses balbutiements jusqu’à un futur hypothétique. « Je me suis intéressé à la micro-histoire« , indique Nacim Battou, formé à l’école du hip-hop qu’il infuse de danse contemporaine, voire de cirque. Il est allé chercher dans les « micro-révoltes » qui ont fini par former des « mouvements de société« , l’idée étant de trouver dans ces moments une manière de raconter le passé pour lire le présent et envisager le futur. Car pour le chorégraphe marseillais, la colère n’implique pas nécessairement de crier, mais de « se demander ce que l’on en fait !« . Que fait-on de nos révoltes dans un monde qui ne veut pas regarder en face les problèmes écologiques, sociaux, politiques… ? Un spectacle en clair-obscur finalement : « J’aime l’idée de regarder une utopie en se disant qu’on est en train de la perdre sous nos yeux.«
Danse, ma parole
S’il ouvre le festival, Nacim Battou reviendra pour la journée de clôture, avec Danse, ma parole, spectacle créé le 4 avril prochain en compagnie du dramaturge et metteur en scène Julien Avril. Rien ne prédestinait ces deux hommes, artistes associés au théâtre quelques années durant, à créer ensemble. Leur rencontre à Draguignan, presque fortuite, s’est pourtant transformée en amitié, puis en un projet artistique à quatre mains, sous l’impulsion de Maria Claverie-Ricard. « On était fascinés, on avait le vertige entre ce qui nous rassemblait et ce qui nous différenciait aussi dans notre façon de travailler« , relate Julien Avril. De discussions sur le balcon d’un hôtel-restaurant dracénois à des résidences in situ, leur dialogue a donné naissance à Danse, ma parole, une forme hybride entre danse, théâtre et stand-up, où chacun s’invite chez l’autre: « J’essaie de faire parler Nacim, et lui essaie de me faire danser« . Le spectacle interroge ce qui les relie – la paternité, l’âge, la curiosité, le goût des mots – mais aussi leur place d’artistes dans la société, jusqu’aux questions vertigineuses posées par l’IA dans la création. Un « projet pirate« , une « fête parallèle » à découvrir dans la petite salle Lily Pons, qui dynamite le 4e mur façon cabaret stand-up, et fait de l’altérité un moteur de création.
Stabat Mater, les voix du corps
Les grandes douleurs sont des moteurs tout aussi puissants ; il suffit de constater le nombre de compositeurs ayant mis en musique le texte liturgique du poète franciscain Jacopone da Todi, le fameux Stabat Mater. Ana Pérez, figure montante de la danse flamenca en France, s’en empare à son tour avec deux créations : Stans, en duo avec le compositeur José Sanchez au théorbe (luth baroque), et la pièce collective qui en découle, Stabat Mater, les voix du corps. « On a fait réécrire ce poème par Franck Merger, pour en faire une version profane« , souligne la jeune danseuse-chorégraphe, qui transcende sur scène la souffrance universelle d’une mère (à l’origine, Marie) face à la perte de son enfant (Jésus). « Ce qui me touche particulièrement dans le Stabat Mater, à l’inverse des autres requiems, très sombres, c’est qu’il est percé de lumière et transforme la douleur en quelque chose de très beau« . Une œuvre sublimée par le chant flamenco d’Alberto Garcia, un genre né dans « un cri de douleur, moyen d’expression d’un peuple meurtri et marginalisé qui n’avait que ça pour s’exprimer« .
Camus est hip-hop
S’il en est un qui n’a jamais hésité à s’exprimer toute sa vie durant, c’est bien Albert Camus. Après avoir rendu hommage à Martin Luther King et Gandhi, les frères Jamal et Hosni M’hanna mettent à l’honneur l’auteur de La Peste dans une création dont le nom – Camus est hip-hop, sous-titré Entre misère et soleil) – leur a été inspiré par un autre admirateur de l’écrivain, le rappeur Abd Al Malik. Le spectacle commence par le discours tenu par Camus lors de la cérémonie de remise de son prix Nobel de littérature en 1957, « un texte magnifique sur la place de l’artiste et sur la liberté d’expression« , précise la directrice de Théâtres en Dracénie. Puis les deux danseurs-chorégraphes varois retracent sa vie, sa relation aux autres, à ses écrits, et établissent un parallèle entre l’auteur, né d’une mère femme de ménage dans un quartier pauvre d’Alger, et le hip-hop, « une culture née aussi dans la rue, qui offre une forme d’émancipation et permet de sortir de sa condition, à travers la danse, le graf, le rap« , indiquent les deux frères. « Ce n’est pas forcément un spectacle « intello », on veut juste faire découvrir qui était Albert Camus, et faire passer un message à la jeunesse : rien n’est impossible !«
Une programmation gargantuesque
En revanche, impossible de détailler par le menu l’intégralité de cette gargantuesque programmation sans éclater l’espace alloué sur cette page ! Mais sachez que L’ImpruDanse accueillera également Sandrine Lescourant, avec Blossom, « qui associe danseurs professionnels, avec une chorégraphie écrite, et un groupe d’une quinzaine d’amateurs dont le travail commun finit par produire un récit, par faire sens, détaille Maria Claverie-Ricard. C’est-à-dire qu’on ne sait plus qui est amateur, qui est professionnel« . Une œuvre chorale, où les danseurs chantent et jouent de la musique en live.
Le festival investira aussi le musée des Beaux-Arts de Draguignan avec une création in situ sous forme de déambulation, confiée au Cannes Jeune Ballet Rosella Hightower. Tandis que d’autres jeunes danseuses et danseurs, issus du centre de formation professionnelle Coline, interprèteront deux pièces inédites signées Ambra Senatore et Michel Kelemenis, sur la grande scène du Théâtre de l’Esplanade.
Bien entendu, L’ImpruDanse 2026 accueillera quelques créations internationales : de Contre Nature de Rachid Ouramdane, en écho aux pièces d’Ana Pérez, à Prélude de Kader Attou, qui lui aussi fait entendre le discours du Nobel d’Albert Camus, en passant par 3S de Sidi Larbi Cherkaoui, et le grand week-end de clôture – sur lequel nous reviendrons dans notre numéro d’avril –, avec Un Poyo Rojo des déjantés Alfonso Barón et Luciano Rosso, et tamUjUntU de Paulo Azevedo, tout le spectre de la danse contemporaine sera passé en revue !
Enfin, fidèle à son esprit d’ouverture, le festival multipliera les rendez-vous gratuits et participatifs : battle hip-hop lors de l’ouverture et grand flash mob latino en clôture, exposition photographique hors les murs retraçant Une décennie d’ImpruDanse, projections de documentaires, ateliers, rencontres…
À l’heure de souffler ses dix bougies, L’ImpruDanse, fidèle à son patronyme, continue de prendre des risques ! Respect.
14 mars au 4 avril, Théâtres de l’Esplanade & lieux divers, Draguignan. Rens: theatresendracenie.com
photo : Un Grand Récit © Christian Varlet