Les roches rouges, laboratoire à ciel ouvert

Les roches rouges, laboratoire à ciel ouvert

Dès le 22 mai 2026, le Musée des Beaux-Arts de Draguignan consacre une exposition, aussi pertinente que dépaysante, à un territoire longtemps resté en marge des récits artistiques : le massif de l’Estérel. Situé à moins de 50 km du musée, le sujet s’impose presque comme une évidence géographique – encore fallait-il en révéler toute la richesse plastique.

Intitulée Les Roches rouges. Éclosion artistique dans l’Estérel à l’aube du XXe siècle, l’exposition retracera l’exploration progressive de ce paysage par une colonie d’artistes au tournant du siècle. Longtemps perçu comme un espace naturel hostile, voire dangereux, l’Estérel ne devient véritablement un motif pictural qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, à mesure que le tourisme se développe et que les regards évoluent. Ce basculement est au cœur même du parcours, qui mêle œuvres et archives pour restituer un contexte autant culturel que géographique.

La scénographie accompagnera intelligemment le propos : pensée comme une déambulation, elle invitera à une promenade visuelle au fil d’une cinquantaine d’œuvres signées de Jean-Baptiste Armand Guillaumin, Eugène Fromentin, Lucien Lévy-Dhurmer, Henri-Edmond Cross ou encore Louis Valtat. L’accrochage mettra quant à lui en résonance les expérimentations postimpressionnistes – du pointillisme au fauvisme, en passant par le nabi – sans jamais les figer dans des catégories trop rigides. Ici, la lumière, la matière, et la couleur, dialoguent plus qu’elles ne s’opposent.

Ce qui frappe surtout dans ces œuvres, c’est la récurrence des motifs et la logique de série qui traversent l’ensemble. Les artistes reviennent aux mêmes points de vue, déclinent les mêmes roches, testent les variations de lumière et de saison. Loin d’un simple pittoresque, l’Estérel devient un véritable laboratoire formel. Les intitulés eux-mêmes – mentionnant souvent ces « roches rouges » – insistent sur la puissance du minéral, élément central de ces compositions.

Entre mer et reliefs escarpés, les cadrages privilégient fréquemment des points de vue en plongée, plaçant le spectateur dans une position d’équilibre presque vertigineuse. Cette immersion est renforcée par l’absence quasi systématique de figures humaines : face à ces paysages, l’homme s’efface, laissant toute la place à une nature à la fois brute et idéalisée, oscillant entre sauvagerie et intemporalité méditerranéenne.

En croisant histoire de l’art, géographie et histoire du tourisme, l’exposition comblera ainsi, avec finesse, une lacune historiographique. Et si celle-ci ne devrait pas révolutionner pas notre regard, elle aura le mérite d’enfin révéler la cohérence et la modernité d’un territoire encore trop discret dans les grands récits artistiques. Une promesse d’exploration aussi éclairante qu’agréable – à l’image de ces roches, rugueuses mais profondément lumineuses.

22 mai au 31 oct, Musée des Beaux-Arts de Draguignan. Rens: mba-draguignan.fr

photo : Jean-Baptiste Armand Guillaumin, Île de Besse, Agay, vers 1895, huile sur toile, 73 x 92 cm, collection privée © Galerie d’art Alexis Pentcheff de Marseille