La beauté sauvera le monde*

La beauté sauvera le monde*

Cet été, le Musée Matisse de Nice et son invité de marque, le Musée Yves Saint Laurent de Paris, déploient l’exposition Henri Matisse – Yves Saint Laurent. Le beau, la mode et le bonheur, à travers un ensemble de près de 160 œuvres et pièces issues des réserves des deux musées, que des prêts français et internationaux viennent également enrichir.

Une rencontre au sommet entre le maître de la couleur et le « petit prince » de la mode, ponctuée d’une suite de peintures, étoffes, tenues, dessins et documents d’époque qui, à des années de distance, les rapprochent dans leur vision artistique et leur quête inlassable du beau.Henri Matisse, homme du Nord, petit-fils et arrière-petit-fils de tisserands, passe son enfance au milieu des opulents tissus qu’il voit surgir des métiers à tisser sous ses yeux émerveillés, à Bohain-en-Vermandois (Aisne), non loin du Cateau-Cambrésis, ville de sa naissance en 1869. Plus tard, le peintre accumulera toiles de Jouy, étoffes arabes et blouses roumaines richement brodées. Telle une banque de données de couleurs, de matières et de motifs à consulter au fil de ses doutes et de son exploration chromatique : « Ces tissus […] sont comme un volume important dans ma bibliothèque de peintre. »

Installé à Nice, il aménage son atelier en antre exotique aux murs tapissés de papiers peints, chargés de tentures, de tapis orientaux, de paravents drapés et de sofas débordant de coussins chamarrés. Là, il conçoit des mises en scène où ses modèles, femmes paisibles, posent face à lui, assises, revêtues de volumineuses robes à jabot, à rayures ou de blouses richement brodées. La Blouse roumaine (1940) est le résultat d’un travail amorcé dès 1935, nourri d’une vaste documentation sur le thème du costume slave. Une réflexion artistique drastique qui n’hésite pas à supprimer, épurer toujours plus et styliser la forme pour un rendu aux antipodes d’une image simplement décorative. La Blouse roumaine, miracle d’une sensation de simplicité absolue… en apparence seulement.

Ce que souligne, au Musée d’Art moderne de Paris, Jean-Luc Godard face au tableau, dans une vidéo de l’INA : « On dit Matisse, c’est des formes… Et puis il n’y a qu’à le regarder et finalement on s’aperçoit que c’est une pensée et un sentiment. Plus on le regarde, plus on s’intéresse à ce qu’il représente d’humain. Ses yeux, qui ne sont que deux traits finalement, signifient un regard. » 

La ligne et la couleur, un dialogue sans fin

Concilier la pureté d’une ligne avec la percussion de couleurs franches aura aussi été la démarche du couturier Yves Saint Laurent. Fin lettré, Proust en particulier, et grand nostalgique d’un « art de vivre pour l’art« , collectionneur féru de peinture, d’objets et de sculptures. Né à Oran, en Algérie, en 1936, il grandit dans une famille aisée. Dès l’enfance, il joue à fabriquer des poupées de papier auxquelles il confectionne aussi des vêtements, qu’il dessine. Ébauche, style : le jeune Yves crée déjà des tenues destinées à sa mère et ses sœurs. Le dessin est déjà au cœur du processus créatif.

Plus tard ses croquis de mode deviendront mouvement et attitudes portés par ses nonchalants mannequins qui les activeront de leurs jambes interminables. Des amies-muses inspiratrices. Comme Matisse, YSL avait besoin de son modèle. Une incarnation raffinée de son fantasme féminin. Jaillissement de couleurs en folie contrôlées par un trait vif et affranchi. Lignes graphiques. Matières expressives et mouvantes. « Quand je travaille, je pense tout le temps à l’art. Pour moi, c’est le peintre […] J’aime Matisse avec sa vie tout à fait calme et sa recherche constante de la couleur« , écrivait-il. Qu’aurait pensé Matisse s’il avait assisté à un défilé de haute couture d’Yves Saint Laurent ? Michèle Nakache

17 juin > 28 sep, Musée Matisse, Nice. Rens: musee-matisse-nice.org

photo : Yves Saint Laurent, carte de vœux Love, 1983, Impression sur papier, 55 × 44 cm, Musée Yves Saint Laurent Paris © Yves Saint Laurent © Fondation Pierre Bergé–Yves Saint Laurent

* Fiodor Dostoïevski : La beauté sauvera le monde — L’Idiot