Autopsie d’un assassinat judiciaire

Autopsie d’un assassinat judiciaire

Dans Les deux mégots, contre-enquête au long cours bâtie comme un polar haletant, le journaliste-écrivain Geoffrey Le Guilcher exhume les pièces ignorées d’un cold case français : l’affaire Alessandri. Et dénonce la misogynie et les aveuglements d’une justice aujourd’hui à nouveau poussée à la révision. Exemplaire.

On estime à environ 4 000 le nombre d’affaires criminelles non élucidées (ou cold cases) en France depuis les années 1970. Vingt-six ans après le drame et au terme de trois années d’investigations colossales, Geoffrey Le Guilcher, cofondateur des éditions Goutte d’Or, a publié en février 2026 Les deux mégots – La vérité sur l’affaire Alessandri. Une plongée taillée au scalpel dans les rouages d’une enquête faussée dès l’origine, qui aura coûté 4 ans et demi de prison à une veuve désignée coupable idéale.

Les faits : le 16 juillet 2000, vers minuit, Richard Alessandri est abattu dans son lit conjugal. Secours et gendarmes découvrent Edwige Alessandri épouvantée dans la salle de bains avec ses deux fils sous le choc. La veuve raconte le coup de feu, la panique, et cette phrase gravée dans sa mémoire : « Merde, le coup est parti, tirez-vous !« . Le juge et les gendarmes chargés de l’affaire écartent très vite l’hypothèse d’un cambriolage raté malgré les indices. Ils accusent la veuve. Celle-ci, qui clame inlassablement son innocence, sera condamnée à trois reprises pour l’assassinat de son mari.

Par cet ouvrage, la contre-enquête de Geoffrey Le Guilcher espère aider l’institution judiciaire à revisiter sa décision. Les deux mégots se dévore comme un roman noir, disséquant les multiples pièces du dossier sciemment ignorées par le tribunal. On y découvre la brutalité des méthodes employées, à l’image de la garde à vue glaçante imposée aux deux fils de 12 et 17 ans, ou des séances d’hypnose subies par la victime. L’investigation met à nu la misogynie prégnante du système policier, qui affuble l’accusée du cliché « La veuve noire ». Entre preuves ignorées et fausses pistes façonnées par les enquêteurs eux-mêmes, le récit démontre le faisceau d’injustices d’un véritable « assassinat judiciaire ».

Geoffrey Le Guilcher s’était fait remarquer avec son premier livre Steak Machine, immersion choc dans un abattoir breton XXL. Sensibilisé par un ami avocat sur l’affaire Alessandri et renvoyé au traumatisme d’un cambriolage très violent vécu dans sa jeunesse avec ses parents, qui aurait pu mal tourner, le journaliste a repris le travail pionnier du détective Jean-François Abgrall (les aveux de Francis Heaulme, c’est lui) qu’avait choisi la victime. 

Edwige Alessandri a tout perdu – l’amour de sa vie, ses biens, ses procès – et a failli perdre ses enfants. Tout, sauf sa foi en la justice. À la suite des révélations du livre, son avocat a déposé une requête devant la Cour de révision. Si l’institution accepte d’affronter ses défaillances, elle deviendrait la treizième condamnée innocentée en France depuis 1945.

Les deux mégots – La vérité sur l’affaire Alessandride Geoffrey Le Guilcher (éditions Goutte d’Or, 496 p.)

photo : Geoffrey Le Guilcher © Clara Tellier Savary