09 Sep Laurent Trémeau : « Chaque festival est un nouveau voyage »
À l’heure de passer sous presse, nous apprenons le décès de Tony Gatlif. Ce chantre de la liberté et du voyage, dont la mise en scène était « une forme de transe« , devait être l’invité d’honneur d’Un festival c’est trop court ! Quelques jours auparavant, nous avions rencontré Laurent Trémeau, cofondateur et fervent directeur artistique de ce festival européen du court-métrage, pour évoquer la 26e édition attendue du 2 au 9 octobre à Nice. S’il espère maintenir un hommage au réalisateur de Gadjo Dilo, Latcho Drom ou encore Exils, une partie de la programmation pourrait être modifiée. Nous avons décidé de maintenir les propos de cet entretien qui, nous l’espérons, résonneront comme un témoignage du respect du festival envers un cinéaste qui se définissait lui-même comme un « Méditerranéen« . Plus d’infos à suivre sur le site nicefilmfestival.com.
Rappelez-nous comment est né Un Festival C’est Trop court (UFTC), et le rôle de votre association Héliotrope ?
Passionnés de cinéma, notre cercle d’amis a créé l’association Héliotrope en 1997. À l’époque, les courts-métrages n’étaient presque pas diffusés dans les salles. Grâce au cinéma Le Rialto, en 1998, nous avons pu organiser la première soirée du court-métrage. Plus de 250 personnes se sont déplacées. Nous avons même refusé du monde ! Devant un tel succès, l’idée de monter un festival s’est concrétisée. Il n’existait pas de festival dans la région sud, même si Cannes proposait une compétition officielle de courts-métrages depuis 1952. En 1998 également, Cinéfondation a été créée pour mettre à l’honneur les films d’écoles de cinéma. Donc, au même moment, ce format de cinéma a connu un regain. Pour nous, deux villes étaient déjà des exemples : Clermont-Ferrand, et son festival international du court-métrage (50 ans dans 2 ans !), et Aix-en-Provence et le sien, 46 ans au compteur. Nous y sommes allés, et avons transposé en partie la structure ici, à Nice, où il y avait déjà tout un terreau fertile, entre des professionnels, des amateurs et des étudiants. Et nous avons essayé d’être un acteur de tout cet écosystème.
Après la protection des océans, puis l’hommage à la Grèce, pourquoi avoir choisi le thème des Migrations en Méditerranée ?
Nous nous sommes laissés guider par des rencontres et des opportunités avec des partenaires, et des associations professionnelles sur le territoire. Nous travaillons avec l’Université Côte d’Azur également, notamment l’URMIS – Unité de Recherches Migrations et Société, sur la question des méditerranées. Ils organisaient trois jours de colloques et de rencontres, et souhaitaient rendre concrète cette thématique complexe, rarement mise en scène par des artistes. Leurs dates et le lieu, Le 109, coïncidaient avec les nôtres ! Depuis notre gros plan sur la Grèce, notre programmation européenne, et la question de la Méditerranée, tout ça a fait écho. De plus, j’ai commencé à penser à des films de voyages, aux gens qui traversent des pays et découvrent d’autres peuples.
Mettre à l’honneur un maître du long métrage comme Tony Gatlif, n’est-ce pas un peu contradictoire ?
Oui, cela peut paraître contradictoire de choisir un artiste chevronné de 77 ans, spécialiste de films longs. Car notre festival privilégie surtout les courts-métrages de la jeune création cinématographique européenne. Mais le nom de Tony Gatlif est revenu dans tous nos échanges avec nos partenaires, l’Université Côte d’Azur et la Cinémathèque de Nice, qui a fêté ses 50 ans en avril de cette année. Nous mettons d’ailleurs l’accent sur cet anniversaire en montrant différents films du fonds de la Cinémathèque. C’est notre façon de participer à cet événement. Comme vous le savez, la Cinémathèque n’a plus de salle propre. Elle est hébergée dans les locaux du cinéma Megarama Nice Vauban. C’est dommage pour le patrimoine local, car énormément d’archives précieuses ne sont pas exploitées, faute de lieu.
Côté long métrage, nous aimons montrer aussi en avant-première des films réalisés par ceux qui ont fait du court précédemment. De fil en aiguille, le nom de Tony Gatlif s’est imposé. Nous avons renommé la thématique Le voyageur en transe. La transe, car c’est l’état dans lequel se trouvent ses personnages, traversés par des tourments et des moments de joie, sans oublier la transe de la musique. Nous avons proposé tout cela à Tony Gatlif et il a dit oui. Quant à Delphine Mantoulet, compositrice complice de ce cinéaste-voyageur, je la connaissais.
Après l’ouverture du festival en plein air au 109, le 2 octobre, avec concert et DJ set, quels seront les autres temps forts ?
Le seul événement en plein air a effectivement lieu au 109, un site incontournable pour nous, car il est au carrefour de plusieurs disciplines artistiques. Cette première soirée est gratuite (ndlr: soirée Rai N’B #2, en partenariat avec Panda Events).
Dans les temps forts, du vendredi 2 octobre au dimanche 4 octobre, on a la rétrospective des films de Tony Gatlif, en partenariat avec la Cinémathèque de Nice et l’Université Côte d’Azur, au 109 également.
Le programme investit les différentes salles partenaires – Belmondo, Rialto, Variétés. Sans elles, le festival ne pourrait se déployer dans la ville. Ces salles nous suivent et nous accompagnent depuis le début ! Autre moment exceptionnel, l’avant-première du film Mauvaise étoile de Lola Cambourieu et Yann Berlier, que nous avons adoré, le 7 octobre au Rialto. La clôture du festival se déroulera au cinéma Variétés, le 9 octobre, avec la projection des films primés, la remise des prix et un concert.
Sans oublier, bien sûr les quatre compétitions : Européenne, Expérience, Animation et Courts d’ici, puis la programmation jeune public, la Battle de pitch, le Nice Dance Film… Une grande fête de l’image avec un grand nombre d’invités !
Pour cette 26e édition, avez-vous prévu des nouveautés ?
Tout ce qui a été développé cette année constitue une première, à part la durée des films et leur côté européen. Jusqu’alors, nous n’avions jamais eu de thématique. C’est la première fois que nous avons un thème sociétal, fort, annoncé sur l’affiche, avec tellement d’entrées différentes. Chaque année, nous recevons plus de 1 000 films : des films pleins d’audace, ou qui nous émeuvent, des films innovants, soit dans la manière de filmer ou de raconter, avec des formes hybrides… Tout ça, c’est le cœur du festival.
L’équipe se renouvelle aussi, apportant un autre regard dans la compétition. J’ouvre aussi la sélection, n’importe qui peut devenir adhérent de l’association, regarder des films et les choisir. Ailleurs, cela reste le pré carré du directeur artistique et de l’équipe. C’était d’ailleurs un grand moment intergénérationnel, car les gens ont parlé avec leur cœur. Chaque Festival est un nouveau voyage. J’ai hâte de voir les réactions du public !
Quelle influence ont les autres festivals du court-métrage en France, notamment ceux de Paris, Lyon, Marseille… ?
J’adore les festivals et pas uniquement ceux dédiés au cinéma ! En tant que programmateur, je participe à de nombreuses rencontres professionnelles, et notamment à Marseille. Des membres de mon équipe couvrent également plusieurs festivals établis. Comme celui de Rennes, un grand festival du film d’animation. Et nous en découvrons de nouveaux ! Tout cela nous met « en réseau ». C’est l’esprit également de notre projet La Résidence du sud, qui relie Nice, Cannes, Aix-en-Provence et Marseille via trois autres festivals : depuis 2021, nous accueillons des auteurs pendant un an, pour une résidence basée sur l’écriture scénaristique, dédiée au court métrage de fiction. Les projets finalisés sont présentés lors du Festival de Cannes.
Tout au long de l’année, vous proposez également de l’éducation à l’image ? Sur le court comme genre « à part » ou sur le cinéma en général ?
Les deux ! Nous proposons cette éducation à l’image, en temps scolaire, auprès des écoles maternelles, collèges et lycées, à la demande des professeurs. Entre notre programme École et Cinéma, et celui de Maternelle au cinéma, la palette d’activités est très large : des ateliers d’art plastique, de la projection à la réalisation de projets de fiction au long cours. Nous disposons de nombreux outils et objets, pour aborder le montage, la vitesse, le mouvement… Les élèves découvrent des films et nous les réinvestissons ensuite avec eux. Nous faisons appel à nombre d’intervenants extérieurs – cadreurs, monteurs, etc. – et divers métiers du cinéma, dans toutes les Alpes-Maritimes. Notre dispositif a concerné plus de 20 000 élèves entre 2025 et 2026. En fait, l’éducation à l’image est le cœur de notre activité durant l’année ! Avec notre festival, nos actions et projets sont en cohérence, comme un cercle vertueux.
Vous vous associez également à L’automne de l’image, du 19 septembre au 29 novembre…
Tous ces événements et partenariats ne sont pas toujours évidents à suivre pour le public et nos différents partenaires ! Il se produit une dizaine d’événements à Nice, tout un écosystème, sur la même période. Comme à l’UFCTC, nous voulons travailler en réseau, attirer l’attention, se serrer les coudes. Il n’y pas de grands événements à cette époque, entre septembre et décembre à Nice, nous nous associons donc naturellement à L’automne de l’image, qui regroupe une saison de festivals dédiés à la photographie, à la vidéo et donc au cinéma, depuis 5 ans (ndlr: avec Pop-Up Cinéma, L’Image Satellite, Clown power, OVNI, Les Rencontres du super 8, L’Automne du documentaire…). L’automne de l’image est produit par La Bande Passante (ndrl: pôle d’images et collectif regroupant neuf associations dédiées au cinéma, à l’audiovisuel et à la photographie), émanation du 109, et par la Ville de Nice.
Le samedi 19 septembre signe le lancement collectif de cette saison, à l’occasion également des Journées européennes du Patrimoine. Pour cette édition, nous avons davantage été soutenus par la Ville de Nice. Le lancement a été énorme et donc nous sommes plus visibles. À Nice, il existe une grande scène artistique mais certaines disciplines sont plus mises en valeur que d’autres. Il faut que le public sache que certains artistes font le choix de rester ici, de montrer une autre image de Nice en vivant et travaillant ici, et font venir des artistes d’Europe et du monde entier. Ces événements et leurs partenaires matérialisent des choix artistiques, des thématiques et des lignes éditoriales très forts et très riches.
Finalement, une semaine, n’est-ce pas trop court comme format pour ce festival ?
La préparation et l’organisation représentent un immense travail. Au bout d’une semaine aussi intense, on n’en peut plus ! Un grand nombre de festivals de ce type ont d’ailleurs disparu, et d’autres ont été contraints de réduire la voilure. Nous avons la chance d’être encore là, 27 ans après. Et cela demande beaucoup d’énergie de survivre. Nous mutualisons les coûts, comme la communication par exemple. Une semaine, c’est vraiment le bon format pour ce Festival, compte tenu de tout ce que l’on fait aussi pendant le reste de l’année. Cela reste même un exploit !
2 > 9 oct 2026, divers lieux, Nice. Rens : nicefilmfestival.com
photo : ouverture UFCTC 2025 © DR