09 Sep Le livre de la honte
Nous étions cet été au Festival du film de Douarnenez, qui fait la part belle au genre documentaire. Sa 48e édition a mis en lumière l’un des plus graves scandales humanitaires contemporains, qui se déroule dans un silence politique et médiatique troublant. Si nous reviendrons dans une prochaine édition sur la portée de cette manifestation, l’heure est à la restitution des échanges noués avec les représentants des mouvements de réfugiés et des grandes lignes de leur manifeste, Le Livre de la Honte. Acquérir cet ouvrage contribue directement au financement de la protection juridique de ces exilés et aux soins qui, enfin, pourront leur être prodigués.
La parole des survivants
Les témoignages de rescapés des camps de rétention libyens ont mis en lumière une réalité cauchemardesque : rafles opérées par des milices privées, tortures, trafic d’êtres humains et d’organes, mais aussi malnutrition et absence de soins médicaux. Au cœur des accusations portées par les collectifs Refugees in Libya et Alliance with Refugees in Libya (ARiL) figure le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Ils reprochent à cette agence, qui dépend de l’ONU, sa passivité face aux rafles de milices et dénoncent des conditions de vie misérables, qui leur font penser que le HCR donne tout juste de quoi survivre, sans se soucier de l’impact sur la santé des réfugiés. Très préoccupante aussi est la confiscation des téléphones portables des déplacés, contribuant à une omerta généralisée. Cette dénonciation s’accompagne d’un sentiment d’injustice face à l’incohérence des politiques migratoires : alors que des criminels présumés parviennent à obtenir des visas pour l’Europe – à l’image d’un chef de milice récemment arrêté en Allemagne –, les rescapés restent criminalisés et séquestrés sans fondement juridique.
Loin d’adopter une posture de victimes passives ou expiatoires, ces militants s’organisent. Soutenus par des juristes, ils vont désormais engager des poursuites contre l’agence Frontex, accusée de complicité dans le refoulement des migrants vers ces zones de non-droit. Face à ce que les intervenants qualifient de « grand massacre » en Libye, au Niger, en Tunisie, etc., les récits de pogroms et d’esclavage moderne rendent dérisoire le débat sur la capacité d’accueil de l’Europe. Le constat est sans appel : les déracinés fuient des catastrophes vitales, confrontés à un système d’enfermement qui les livre directement aux mafias locales.
Un livre pour briser l’omerta
C’est ainsi que se présente le Livre de la Honte : un ouvrage collectif rédigé par des survivants de la crise migratoire, des activistes et des militants regroupés sous la bannière de la campagne UNFAIR – The UN Refusal Agency (traduisez Agence des Nations Unies pour le Refus). C’est un réquisitoire au style direct, sans concession et affranchi des codes feutrés du plaidoyer humanitaire. Né de la rage et du refus de se taire, cet ouvrage constitue une attaque frontale contre le HCR. Pour les auteurs, le HCR ne doit plus être considéré comme un rempart protecteur, mais plutôt comme un rouage central du système d’abandon. Le livre dénonce l’hypocrisie de la notion de « personne à protéger ». Car ce statut officiel, sur le terrain, ne garantit ni soins ni sécurité. L’agence onusienne se voit accusée d’externaliser le contrôle des frontières européennes, d’ignorer la détresse des demandeurs d’asile et de collaborer avec le régime frontalier financé par l’Europe, qui militarise la rétention en Libye, en Tunisie et au Niger.
Le HCR dans le viseur
La genèse de cet ouvrage s’inscrit dans la continuité des actions engagées dès 2022 avec la campagne UNFAIR. Face à des protestations étouffées à Tripoli ou Tunis, où le HCR est accusé d’avoir fait appel aux milices plutôt qu’à la diplomatie, la contestation s’est déplacée vers les instances internationales à Genève, Bruxelles et La Haye. Conçu comme une archive et un outil de lutte, ce recueil refuse la victimisation passive et la neutralité technocratique. Il s’articule autour de récits de vie et d’analyses politiques.
L’ouvrage débute par le témoignage de David Yambio, cofondateur du mouvement Refugees in Libya, retraçant son parcours du Soudan du Sud aux geôles libyennes. Il est suivi de quatre chapitres compilant des appels de détresse reçus via une ligne d’urgence solidaire, exposant la réalité crue des migrants piégés en Afrique du Nord. Des chapitres thématiques documentent ensuite l’extension des mécanismes d’enfermement et la répression des manifestations, notamment à Agadez et Tunis. Plus loin, une analyse structurelle coécrite par des chercheurs étudie les politiques opérationnelles du HCR, ses modes de financement et son alignement sur les priorités des États bailleurs de fonds. L’ouvrage s’achève sur le Manifeste UNFAIR, un appel ouvert à refuser le système actuel.
Dépourvu d’ambition académique ou de propositions de réforme édulcorées, ce document s’adresse directement aux décideurs, aux journalistes et aux agents de l’ONU, mais aussi à tous les citoyens. Plus qu’une simple condamnation, ses auteurs le définissent comme une preuve matérielle et un moyen de briser l’omerta sur la gestion de la crise migratoire en Méditerranée.
Le Livre de la Honte (Book of Shame) est disponible en ligne sur le site officiel de l’organisation autonome Refugees in Libya. L’achat prend la forme d’un don (environ 25 €), qui sert intégralement à financer leurs actions de terrain, la protection juridique des exilés et les soins qui leur sont dispensés. Il est également consultable et accessible gratuitement au format numérique.

Rens: refugeesinlibya.org/book-of-shame
photo : Rencontre autour du Livre de la honte, Festival du film de Douarnenez 2026 © Michel Sajn